Les Forges de Tarbes en redressement judiciaire menacent 60 emplois industriels

L’unique usine française produisant des corps d’obus de 155 mm, fournisseur clé de l’armée ukrainienne, a été placée en redressement judiciaire. La recherche d’un repreneur s’annonce cruciale pour éviter une fermeture définitive et préserver un savoir-faire stratégique. Les salariés, 60 au total, attendent des garanties sur leur avenir.

Publié le 27 octobre 2026 à 14:02
Les Forges de Tarbes en redressement judiciaire menacent 60 emplois industriels

Un savoir-faire industriel en péril à Tarbes

Soixante salariés des Forges de Tarbes, spécialisées dans la fabrication de corps d’obus pour l’armée ukrainienne, voient leur emploi directement menacé par la procédure de redressement judiciaire ouverte ce lundi. Cette usine, unique en France pour ce type de production, pourrait fermer ses portes si aucun repreneur ne se manifeste rapidement. Les conséquences pour ces travailleurs, souvent qualifiés dans un secteur en déclin, seraient immédiates : licenciements, reconversions forcées ou départs vers d’autres régions, où les postes industriels se font rares.

La procédure de redressement judiciaire, engagée par le tribunal de commerce de Tarbes à la demande d’Europlasma, le groupe propriétaire, offre théoriquement un délai pour trouver une solution. Mais dans le secteur de l’armement, où les commandes publiques sont soumises à des critères stricts, les repreneurs se font discrets. Les salariés, syndiqués majoritairement à la CFDT et FO, dénoncent depuis des mois les difficultés croissantes : retards de paiement, baisse des carnets de commandes et une concurrence accrue des pays d’Europe de l’Est, où les coûts de production restent bien inférieurs.

Un précédent inquiétant : l’abandon progressif de l’industrie de l’armement français

La situation des Forges de Tarbes s’inscrit dans un contexte plus large de désengagement de l’État français dans le soutien aux PME spécialisées dans la défense. En 2023, la fermeture de l’usine Nexter de Roanne, productrice de chars, avait déjà illustré les risques encourus par ces sites. À l’époque, 300 emplois avaient été menacés avant une reprise partielle par un fonds d’investissement, avec des garanties publiques limitées. Les conditions de cette reprise avaient alors révélé les failles du modèle économique de ces entreprises : dépendance aux commandes militaires, coûts de production élevés et difficulté à diversifier vers des marchés civils.

En comparaison, l’Allemagne a su préserver une partie de son industrie de défense en misant sur des partenariats publics-privés stables, comme en témoigne le maintien en activité de Rheinmetall, premier groupe européen de l’armement. En France, malgré les discours sur la souveraineté industrielle, les aides publiques restent ponctuelles et souvent insuffisantes pour éviter les fermetures. Le cas des Forges de Tarbes pose ainsi une question plus large : celle de la capacité de la France à maintenir un tissu industriel stratégique, alors que ses concurrents européens renforcent leurs capacités de production.

Qui décide, selon quelles règles, et qui paie ?

La procédure de redressement judiciaire, encadrée par le Code de commerce, donne au tribunal un rôle central dans l’évaluation des chances de redressement de l’entreprise. Ici, c’est le tribunal de commerce de Tarbes qui a statué, sur la base d’un dossier déposé par Europlasma. Les créanciers, parmi lesquels figurent probablement des sous-traitants et des fournisseurs, auront leur mot à dire dans les semaines à venir. Mais dans les faits, c’est l’État qui détient les clés d’une issue favorable : soit en garantissant les commandes publiques existantes, soit en facilitant l’arrivée d’un repreneur, potentiellement un groupe étranger ou un fonds spécialisé dans la reprise d’actifs industriels.

Le coût d’une telle opération reste flou. Selon les estimations disponibles, la modernisation partielle de l’usine aurait nécessité entre 10 et 15 millions d’euros ces deux dernières années. Mais aucun chiffre précis n’a été rendu public. À titre de comparaison, le budget annuel de l’agence française pour les investissements internationaux (AFII) dédié à la défense s’élève à plusieurs centaines de millions d’euros. Une partie de ces fonds pourrait théoriquement être réorientée, mais aucune annonce officielle n’a été faite.

Les corps d’obus de 155 mm : un enjeu géopolitique et militaire

Les Forges de Tarbes ne sont pas une usine comme les autres. Ses corps d’obus de 155 mm, utilisés par l’armée ukrainienne depuis le début de la guerre en 2022, représentent un maillon essentiel de la chaîne logistique militaire française. La perte de cette capacité de production affaiblirait non seulement la position de la France dans les livraisons d’armes à l’Ukraine, mais aussi son autonomie stratégique en cas de crise majeure.

Pourtant, la question des priorités se pose avec acuité. Les commandes ukrainiennes, bien que symboliquement importantes, ne représentent qu’une infime partie du chiffre d’affaires total des Forges. L’essentiel des activités de l’usine repose sur des contrats avec l’État français, souvent soumis à des aléas politiques.

Que deviennent les 60 salariés concernés ?

Concrètement, pour les employés des Forges de Tarbes, les scénarios sont limités. Si un repreneur se manifeste dans les trois prochains mois, délai légal pour un redressement judiciaire, une partie des postes pourrait être sauvegardée, à condition que l’activité reprenne. À défaut, les licenciements pour motif économique seraient inévitables, avec des indemnités calculées selon les barèmes légaux.

Les syndicats locaux ont déjà engagé des discussions avec la direction et les représentants de l’État. Mais sans garantie écrite sur le maintien des activités, les craintes persistent. Certains employés envisagent déjà de se former à de nouveaux métiers, avec le soutien de Pôle emploi ou des chambres de commerce. Cependant, dans un secteur comme celui de la mécanique de précision, les reconversions prennent plusieurs années, et les salaires proposés dans d’autres domaines sont souvent bien inférieurs.

Un repreneur possible, mais sous quelles conditions ?

Plusieurs pistes sont évoquées, sans que aucune ne soit confirmée. Des fonds d’investissement étrangers, notamment allemands ou italiens, pourraient aussi se positionner, attirés par l’opportunité d’acquérir un savoir-faire rare.

Mais ces scénarios soulèvent des questions de souveraineté. Une reprise par un acteur étranger pourrait, à terme, limiter la capacité de la France à contrôler sa chaîne de production militaire. À l’inverse, un maintien sous pavillon français nécessiterait des investissements publics importants, alors que les budgets sont déjà tendus.

La question qui reste sans réponse

Reste une interrogation centrale : l’État français est-il prêt à engager des moyens significatifs pour sauver une usine dont la survie dépend d’un contexte géopolitique incertain ? Les commandes ukrainiennes pourraient-elles être suffisantes pour assurer la rentabilité à long terme, ou faut-il envisager une diversification vers d’autres marchés, civils ou militaires ?

Une réponse claire dépendrait d’une décision politique explicite, assortie d’un plan de financement détaillé.

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R Galaxie Rédaction

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