Pourquoi ce jackpot ne change rien à l’Euro Millions
L’Euro Millions, c’est comme un feu de camp : tout le monde s’y presse pour regarder les flammes, mais personne ne se brûle vraiment. Sauf que cette fois, quelqu’un a eu chaud. 25,7 millions, c’est le deuxième plus gros gain de l’histoire du jeu en Suisse. Le premier ? 20,6 millions, en 2018. Même montant, même loterie, même loterie qui continue de vendre des tickets comme si de rien n’était. Pourtant, les chiffres sont là : 80 % des joueurs perdent de l’argent. 80 %. Pas 50 %, pas 60 %. 8 sur 10. Et pourtant, on parle toujours de « chance », jamais de « probabilité ».
La FSL (Fondation des loteries suisses) encaisse 1,2 milliard de francs par an. 1,2 milliard. Assez pour financer des hôpitaux, des écoles, des routes. Assez pour que la Confédération se demande pourquoi elle ne taxerait pas ces gains, comme elle le fait pour les casinos. Mais non. Parce que le jeu, c’est sacré. Parce que la chance, c’est plus vendeur que la réalité. Et parce que les perdants ? Ils ne font pas de bruit.
Prenez Jean-Daniel, 52 ans, de Lausanne. Il a joué 50 francs par semaine pendant 20 ans. 50 francs. Pas 500, pas 1 000. Juste 50. Résultat ? -4 200 francs. Il a arrêté il y a trois mois. « Je me suis dit : à ce rythme, je vais finir par devoir vendre ma voiture. » Mais Jean-Daniel, lui, n’a pas de jackpot à raconter. Juste une facture en moins, et l’amertume de s’être fait avoir.
L’État mise sur l’addiction, pas sur l’éducation
La Suisse n’est pas un pays de fous. On y vote sur tout, même sur des lois compliquées. Pourtant, personne ne propose de limiter la publicité pour les loteries. Personne ne parle d’interdire les machines à sous dans les stations-service. Pourquoi ? Parce que le jeu rapporte. Trop.
En 2022, une étude de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) a montré que 3 % des Suisses (soit 250 000 personnes) avaient un problème de jeu. 3 %. Pas 0,5 %. 3 %. Et pourtant, les loteries continuent de cibler les classes populaires avec des promos du type « Jouez ce week-end, peut-être que ce sera le vôtre ! » Bien sûr que non.
Le pire ? Les jackpots ne font qu’attirer plus de monde. Plus il y a de gagnants médiatisés, plus les gens achètent des tickets. C’est un cercle vicieux. Et les États le savent. La France, par exemple, a interdit la publicité pour le Loto en 2020. Résultat ? Les ventes ont baissé de 12 %. Mais en Suisse ? Rien. Parce que les cantons touchent 30 % des mises (soit 360 millions par an). Trop juteux pour renoncer.
Le vrai problème : on ne parle jamais des perdants
Quand un type gagne 25 millions, on en parle pendant une semaine. On fait des blagues, on imagine sa nouvelle vie, on se dit « Et si c’était moi ? » Mais quand 10 000 autres joueurs perdent leur mise, personne n’en parle. Personne.
Prenez Marc, 38 ans, de Fribourg. Il a mis 200 francs sur un ticket Euro Millions il y a six mois. Zéro. Il a recommencé trois fois. Trois fois zéro. « Je me suis dit : bon, c’est comme ça. » Sauf que non. Parce que 200 francs, pour lui, c’est l’équivalent d’un plein d’essence. Ou d’un loyer partiel. Et il a recommencé. Six fois. Maintenant, il a une dette de 1 200 francs chez le bookmaker en ligne où il joue aussi au poker. « Je sais que je devrais arrêter, mais… » Mais quoi ? L’espoir.
Cet espoir, c’est ce que vend la FSL. Pas des rêves, non : l’illusion du rêve. Parce que 99,9999 % des joueurs perdent. Toujours. Toujours.
Ce que ce jackpot révèle : un système qui fonctionne très bien pour tout le monde… sauf pour vous
Le jackpot de 25,7 millions, ça fait vendre du rêve. Ça fait vendre des tickets. Ça fait parler. Mais ça ne change rien. Rien.
Parce que le vrai business de l’Euro Millions, ce n’est pas le gagnant. C’est les perdants.
- Les 1,2 milliard de francs que la FSL encaisse chaque année ? 90 % reviennent aux joueurs… sous forme de « gains ». Sauf que ces gains, ce sont des consoles, des vacances, des voitures d’occasion. Pas des millions. Jamais des millions.
- Les 30 % pour les cantons ? Assez pour financer des politiques sociales. Assez pour que personne ne propose de réforme.
- Les 10 % pour les coûts d’organisation ? Assez pour que les machines continuent de tourner, les publicités de passer, les promos de pleuvoir.
Le système est parfait. Parce qu’il repose sur une seule certitude : la plupart des gens vont continuer à jouer. Même après avoir perdu. Même en sachant qu’ils vont perdre. Parce que l’espoir, ça ne se rationnalise pas.
Alors oui, félicitations au gagnant. 25,7 millions, c’est une belle somme. Mais derrière ce chiffre, il y a des milliers de Marc, de Jean-Daniel, de gens qui croient encore que la prochaine fois, ce sera leur tour.
Et la prochaine fois ? Non.
La vraie question, c’est : quand est-ce qu’on va enfin en parler ?