Pourquoi on en parle encore en 2024 ? Parce que rien n’a changé
Les scientifiques le répètent depuis des décennies : les épidémies émergent aux interfaces. Là où les cultures de soja poussent sur d’anciennes forêts, où les élevages intensifs de porcs ou de poulets se pressent contre des marécages, où les villages s’étalent sur les lisières des parcs nationaux. Là, les virus, les bactéries et les parasites n’ont qu’à traverser une barrière pour sauter de l’animal à l’homme. Et ça arrive de plus en plus souvent.
Prenez la dengue. En 2000, elle circulait dans 100 pays. Aujourd’hui, c’est 129. La fièvre de Lassa, transmise par les rongeurs en Afrique de l’Ouest, a fait 2 000 morts depuis 2015. Et le virus Nipah, porté par les chauves-souris en Asie du Sud-Est, tue 70 % de ceux qu’il infecte. 70 %. Pas de vaccin. Pas de traitement. Juste des mesures de confinement qui coûtent une fortune et ne servent à rien une fois que le virus a déjà circulé.
Pourtant, on continue de construire des routes en pleine forêt amazonienne. On continue d’abattre des arbres pour élever du bétail. On continue de vider les zones humides au nom du « progrès ». Et on s’étonne après qu’un nouveau pathogène ne surgisse. C’est comme allumer des feux de forêt et s’indigner quand ça brûle.
L’élevage industriel, usine à virus
En 2018, une étude publiée dans Nature a calculé que 60 % des épidémies récentes étaient liées à l’élevage intensif. Pas la forêt profonde. Pas les animaux sauvages. Les élevages. Parce qu’un cochon entassé dans un hangar avec 10 000 autres, c’est une bombe à retardement. Les virus mutent à vitesse grand V dans ces conditions. Et quand un employé de l’abattoir attrape une grippe aviaire, ou qu’un fermier en Chine se fait mordre par un chien errant porteur de rage, personne ne fait le lien. Jusqu’à ce qu’il soit trop tard.
Prenez le cas de JBS, le géant brésilien de la viande, qui fournit McDonald’s et KFC. En 2017, une enquête de The Guardian a révélé que l’entreprise avait dissimulé des foyers de fièvre aftosa dans ses abattoirs pour éviter des pertes financières. Résultat ? Des millions de têtes de bétail infectées, des travailleurs exposés, et un risque accru de transmission à l’homme. Personne n’a été poursuivi. Personne n’a sanctionné JBS. Parce que l’économie prime sur la santé publique.
Et ce n’est pas un problème brésilien. En France, les élevages de visons ont été à l’origine de plusieurs cas de Covid-19 mutants en 2020. Les autorités ont fini par abattre 300 000 animaux. Trop tard. Le virus avait déjà circulé.
La forêt, ce laboratoire à ciel ouvert
La déforestation, c’est l’équivalent d’un coup de balai géant dans un musée. Sauf que le musée, c’est la biodiversité, et le coup de balai, c’est la tronçonneuse. Plus on détruit, plus on libère. Les virus qui dormaient dans les tissus des chauves-souris, des singes ou des serpents n’ont plus de barrière entre eux et les humains.
En 2003, le SARS-1 a tué 800 personnes. Son réservoir ? Les civettes masquées, vendues comme viande de brousse en Chine. En 2012, le MERS a émergé dans des dromadaires du Moyen-Orient, après que des éleveurs aient commencé à les faire paître près de zones désertiques où paissaient des chameaux sauvages. Chaque fois, c’est la même histoire : l’homme encaisse, la nature recule, et les pathogènes profitent du vide.
Et le pire, c’est que personne ne surveille vraiment. L’OMS estime qu’on ne détecte que 10 % des épidémies émergentes. Les 90 % restants ? Ils circulent sous le radar, mutent en silence, et frappent quand ils sont prêts. Comme le virus Ebola en RDC en 2018, qui a mis deux ans à être identifié comme une nouvelle souche.
Le piège des solutions toutes faites
On nous serine que la réponse, c’est la surveillance. Plus de laboratoires. Plus de séquençage. Plus de scientifiques dans les zones à risque. Sauf que ça ne marche pas. Parce que pour surveiller, il faut des moyens. Et les moyens, ça coûte cher. Et les États préfèrent investir dans des hôpitaux ou des vaccins après la crise, pas avant.
On nous dit aussi qu’il faut protéger les forêts. Oui, mais comment ? En interdisant l’abattage ? Les populations locales n’ont souvent pas le choix. En créant des parcs nationaux ? Les braconniers et les mineurs illégaux les envahissent. La protection, c’est bien. Mais sans alternative économique pour ceux qui vivent de la forêt, ça ne sert à rien.
Et puis il y a l’argument économique. « On ne peut pas arrêter la croissance », « Les pays pauvres ont besoin de ces terres ». Bien sûr qu’ils en ont besoin. Mais à quel prix ? Quand un village du Congo perd ses moyens de subsistance à cause de la déforestation, il se tourne vers la chasse. Et la chasse, c’est le meilleur moyen de faire sauter les barrières entre espèces.
Le prochain virus est déjà là
En 2022, des chercheurs ont isolé 335 virus inconnus dans des échantillons de sang prélevés sur des humains en Amazonie. 335. Et on ne sait même pas combien d’entre eux pourraient devenir dangereux. Parce que les épidémies, ça ne se prédit pas. Ça se prépare.
Le problème, c’est qu’on ne prépare rien. On réagit. Et quand on réagit, c’est toujours trop tard. Comme avec le Covid-19, où les gouvernements ont mis des mois à comprendre que le virus se transmettait par aérosols. Comme avec la grippe aviaire, où l’on attend chaque année que les poulets commencent à tomber comme des mouches avant d’agir.
La vraie question, ce n’est pas « Quand la prochaine épidémie va-t-elle frapper ? » C’est : « Sommes-nous prêts à payer le prix pour l’éviter ? » Parce que si on ne change rien, le prochain virus sera plus meurtrier. Plus contagieux. Plus résistant aux traitements. Et cette fois, personne ne sera épargné.
Pas les riches. Pas les pauvres. Pas les pays développés. Personne.
Alors soit on agit maintenant. Soit on attend la prochaine fois. Et cette fois, ce sera pire.