Le Darfour, terrain d’essai pour une famine silencieuse
En 2023, l’OMS a comptabilisé 1,5 million de personnes en situation d’insécurité alimentaire aiguë dans la région du Darfour. Un chiffre déjà insoutenable. Mais ce n’est qu’un avant-goût. Parce que cette année, El Niño va tout empirer. Et cette fois, ce ne sont plus les récoltes qui vont lâcher, c’est la survie des populations qui est en jeu.
Le problème ? Personne ne parle encore des enfants. Pourtant, ce sont eux qui trinquent toujours les premiers. La malnutrition chronique au Darfour touche déjà 40 % des moins de cinq ans, selon les dernières données de l’UNICEF. Avec El Niño, ce taux va exploser. Et quand un enfant est mal nourri, son système immunitaire s’effondre. Une grippe banale peut devenir mortelle. Une diarrhée, une hémorragie. Au Darfour, on parle déjà de doubles épidémies : malnutrition + maladies évitables. La combinaison est meurtrière.
Mais le pire, c’est que personne ne semble surpris. Les alertes pleuvent depuis des mois. Les rapports de l’OMS, les appels de l’UNICEF, les prévisions météo… Tout le monde sait que ça va mal finir. Alors pourquoi l’urgence n’est pas là ?
Pourquoi El Niño va tout faire dérailler
El Niño, c’est ce phénomène climatique qui perturbe les pluies à l’échelle mondiale. Au Soudan, ça se traduit par des saisons de pluie raccourcies, des températures caniculaires et des sols stériles. Résultat : les récoltes de millet, de sorgho et d’arachides, déjà fragiles, vont s’effondrer. Les prix du blé ont déjà bondi de 30 % en six mois dans les marchés locaux. Les familles qui dépendent de l’aide alimentaire vont se retrouver à sec.
Mais le vrai coup de massue, c’est l’eau. Les points d’eau potable se raréfient. Les rivières asséchées deviennent des pièges à maladies. Au camp de déplacés d’El Geneina, un enfant meurt toutes les 48 heures de diarrhée aiguë, selon Médecins Sans Frontières. Avec El Niño, ces chiffres vont doubler. Triple, peut-être.
Et puis il y a la question des déplacés. Le Darfour regorge de camps de réfugiés, entassés dans des conditions indignes. Quand la nourriture vient à manquer, c’est la guerre des ressources. Les vols, les violences, les exactions contre les civils… Tout ça, c’est déjà la réalité. El Niño va juste accélérer le processus.
Les ONG savent, mais les États ferment les yeux
L’UNICEF a prévenu : sans financement immédiat, 1,8 million d’enfants risquent de souffrir de malnutrition aiguë d’ici fin 2024. Le Fonds des Nations unies pour l’alimentation (PAM) a lancé un appel à 1,4 milliard de dollars pour éviter le pire. Combien a été récolté ? 300 millions.
Pourquoi cette indifférence ?
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Le Darfour n’est pas une priorité. Depuis la guerre civile qui a éclaté en 2003, la région est traitée comme un problème secondaire. Les médias en parlent peu, les bailleurs de fonds aussi. C’est la loi du silence humanitaire.
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Les conflits locaux bloquent l’aide. Les milices et les groupes armés contrôlent une grande partie du territoire. Distribuer de la nourriture, c’est aussi risquer des enlèvements, des attaques. Les ONG jouent alors la prudence, et les populations paient le prix.
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Les gouvernements préfèrent regarder ailleurs. Le Soudan est en pleine crise politique, avec un pouvoir divisé entre l’armée et les civils. Personne n’a les moyens, ni la volonté, de gérer une famine en plus.
Résultat ? Les programmes de nutrition pour les enfants sont sous-financés à 60 %. Les cliniques mobiles manquent de médicaments. Les stocks de plumpy’nut (le lait thérapeutique qui sauve des vies) sont à sec dans trois États sur cinq.
Ce que personne ne dit sur les femmes enceintes
Quand on parle de malnutrition au Darfour, on pense aux enfants. Mais les femmes enceintes et les mères allaitantes sont en train de devenir une catégorie oubliée.
Pourquoi ? Parce que leur corps est déjà affaibli. Une femme mal nourrie au Soudan a 30 % de risques en plus d’accoucher d’un enfant mort-né, selon une étude de l’Imperial College London publiée en 2022. Avec El Niño, ces risques vont grimper. Et personne ne mesure l’ampleur du problème.
Les centres de santé manquent de vitamine A, de fer, de suppléments prénatals. Les femmes qui arrivent en consultation avec des œdèmes (signe d’une malnutrition sévère) se font renvoyer chez elles : « Revenez quand ce sera plus grave. » Comme si la malnutrition pouvait attendre.
Le pire ? Les grossesses non désirées explosent dans les camps de déplacés. Sans accès à la contraception, ni éducation sexuelle, les femmes tombent enceintes dans des conditions inhumaines. Et quand elles accouchent, c’est souvent dans la boue, sans soins, sans assistance.
Et après ? Personne ne veut en parler
El Niño va frapper entre juin et décembre 2024. C’est dans six mois.
Que se passera-t-il si rien n’est fait ?
- Des milliers d’enfants de moins de cinq ans vont mourir de faim ou de maladies évitables. Pas en masse, non, mais assez pour que ça passe inaperçu.
- Les déplacements de population vont s’accélérer. Des centaines de milliers de personnes vont fuir vers le Tchad ou le Centrafrique, déjà en crise. Une nouvelle vague de réfugiés, personne ne la veut.
- Les épidémies vont se propager. Le choléra, la rougeole, la méningite… Tout ça se transmet quand les gens sont entassés, affamés et sans eau potable. Et ça ne restera pas confiné au Darfour.
Alors pourquoi on n’en parle pas ? Parce que le Darfour, c’est loin. Parce que les images de famine, ça fatigue. Parce que les bailleurs de fonds ont d’autres priorités. Parce que personne ne veut assumer la responsabilité d’une catastrophe évitable.
La vraie question n’est pas « Comment éviter la crise ? » mais « Qui va payer le prix ? »
Les enfants du Darfour vont payer. Les femmes enceintes vont payer. Les déplacés vont payer. Et après ? On oubliera.
Sauf si quelqu’un décide enfin d’agir. Pas dans six mois. Maintenant.