Un vaccin, trois oublis
Le vaccin contre la diphtérie existe depuis 1923. Il est inclus dans le calendrier vaccinal marocain depuis les années 1980. Alors pourquoi, en 2024, des enfants meurent encore de cette infection ? Parce que les parents ne se pressent pas assez. Parce que les stocks de vaccins ne sont pas toujours disponibles dans les centres de santé. Parce que les campagnes de rappel, surtout pour les adultes, sont un échec.
Prenez le cas de la région de Fès : en 2022, une étude de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) révélait que seulement 68 % des enfants de moins de 5 ans étaient à jour pour les trois doses de base du DTP (diphtérie-tétanos-poliomyélite). Un chiffre en baisse depuis 2019. Pour les adultes ? Personne ne sait vraiment. Les données manquent. Et quand elles existent, elles ne sont pas communiquées.
Pourtant, la diphtérie ne tue pas que les enfants. En 2015, un outbreak en Iran avait touché des adultes non vaccinés depuis des décennies. Résultat : 11 morts. Au Maroc, les cas adultes sont rares, mais pas inexistants. Et si personne ne les compte, c’est qu’on préfère ignorer le problème.
Le vrai problème, c’est la désinformation. Sur les réseaux sociaux, des rumeurs circulent : le vaccin serait dangereux, inefficace, ou même lié à l’autisme (une théorie débunkée depuis 20 ans). Les parents hésitent. Les médecins, eux, serrent les dents. Parce que convaincre un parent réticent, ça prend du temps. Et le temps, dans une épidémie, c’est ce qu’on n’a pas.
Les hôpitaux en première ligne, mais sans renfort
À l’hôpital Cheikh Zayed de Casablanca, le service des maladies infectieuses a dû ouvrir un lit supplémentaire en urgence. Pas pour la COVID, pas pour la grippe. Pour un cas de diphtérie confirmé en janvier. Le patient ? Un homme de 45 ans, non vacciné depuis l’enfance. « Il a failli perdre sa gorge à cause d’une fausse membrane qui obstruait ses voies respiratoires », raconte un médecin sous couvert d’anonymat. « On a dû l’intuber. Heureusement, il a survécu. Mais s’il était arrivé deux jours plus tard… »
Les hôpitaux marocains sont habitués aux urgences. Mais la diphtérie, c’est une autre affaire. Les protocoles existent, mais les stocks de sérum antidiphtérique (le traitement d’urgence) sont limités. « On en a, mais pas assez pour une vraie crise », admet un pharmacien de l’hôpital Ibn Sina à Rabat. « Et si les cas augmentent ? On sera à court. »
Le ministère de la Santé marocain assure que « les mesures nécessaires sont prises ». Traduction : des stocks ont été réapprovisionnés, des sensibilisations sont lancées. Mais sur le terrain, les soignants grognent. « On nous dit de vacciner, mais on ne nous donne pas les moyens de le faire correctement », lance une infirmière de Tanger. « Les centres de santé manquent de vaccins, et les médecins n’ont pas le temps de convaincre les parents. »
Le pire ? Personne ne sait combien de cas il y a vraiment. La diphtérie n’est pas une maladie à déclaration obligatoire systématique. Résultat : les chiffres officiels sont des estimations. En 2023, l’OMS a recensé 12 cas confirmés au Maroc. Mais les associations locales parlent de dizaines de cas non déclarés.
Pourquoi les autorités tardent à agir ?
La diphtérie, c’est l’enfant pauvre des maladies évitables. Pas de médiatisation comme pour la polio ou le choléra. Pas de pression internationale comme pour l’Ebola. Alors on tergiverse.
En 2018, une épidémie en Papouasie-Nouvelle-Guinée avait fait 1 500 morts. Le Maroc n’a pas ce niveau de cas. Mais assez pour que l’OMS lance un avertissement : « Les pays à faible couverture vaccinale sont vulnérables. » Le Maroc ? Il est dans le top 5 des pays africains avec la plus forte baisse de couverture vaccinale depuis 2010.
Alors pourquoi cette lenteur ?
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La diphtérie ne fait plus peur. Les générations actuelles ne l’ont jamais vue. Les médecins non plus, pour beaucoup. « On forme les jeunes internes sur la théorie, mais en pratique ? On n’en voit presque plus », reconnaît un professeur de maladies infectieuses.
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Les priorités sont ailleurs. La COVID a tout bouffé. Les budgets, l’attention des médias, l’énergie des soignants. Résultat : les programmes de vaccination de routine ont été négligés. « On a sauvé des vies avec la COVID, mais on en a perdu d’autres en laissant tomber le reste », résume un épidémiologiste.
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Le système a des failles. Au Maroc, les vaccins sont gratuits dans le public. Mais l’accès n’est pas égal. Dans les zones rurales, les centres de santé sont éloignés. Les parents, souvent analphabètes, ne comprennent pas toujours l’urgence. Et les campagnes de sensibilisation ? Elles existent, mais elles sont peu ciblées. On parle vaccination en général, pas de la diphtérie en particulier.
Le Dr Hamza Hajbaoui ne mâche pas ses mots : « On est en train de payer le prix de l’invisibilisation. La diphtérie, c’est comme un fantôme : on l’oublie, et elle revient. »
Ce que les parents doivent faire, MAINTENANT
Vous avez des enfants ? Vérifiez leur carnet de santé. La diphtérie ne se guérit pas avec des antibiotiques classiques. Le seul remède, c’est la prévention.
- Vérifiez les doses. Trois injections de base (à 2, 4 et 11 mois), puis un rappel vers 16-18 mois. Ensuite, un rappel tous les 10 ans pour les adultes.
- Ne vous fiez pas aux souvenirs. « Mon enfant a été vacciné » ne suffit pas. Exigez le carnet.
- En cas de doute, faites le test. Un simple prélèvement peut confirmer l’immunité.
- Ne croyez pas les rumeurs. Les vaccins ne causent pas l’autisme. La diphtérie, si.
Et vous, parents ? Vous attendez qu’un enfant meure pour réagir ?
La vraie question n’est pas « Pourquoi maintenant ? » mais « Pourquoi pas avant ? »
La diphtérie, c’est une maladie du passé. Ou du moins, c’est ce qu’on nous a fait croire. En réalité, elle n’a jamais vraiment disparu. Elle attend. Dans l’ombre. Jusqu’à ce qu’on baisse la garde.
Au Maroc, on a baissé la garde. Les foyers se multiplient. Les hôpitaux résistent. Mais pour combien de temps ?
La prochaine fois, ce ne sera peut-être pas un enfant de Marrakech qui mourra. Ce sera le vôtre.
Alors agissez. Avant qu’il ne soit trop tard.