Le diabète qui n’est pas le même pour tout le monde
En 2023, 422 millions de personnes vivaient avec un diabète dans le monde. Un chiffre qui cache une réalité bien plus complexe : les femmes et les hommes ne réagissent pas de la même façon à la maladie. Pourtant, les protocoles médicaux, eux, restent figés. La professeure Susanna Hofmann, experte en métabolisme à l’Université de Zurich, l’explique sans détour : « On traite tout le monde pareil, alors que les mécanismes biologiques divergent. Résultat ? Des traitements inefficaces pour 40 % des patients. »
Pas seulement le diabète. L’obésité, les maladies cardiovasculaires, même les troubles du cholestérol : les différences entre sexes sont systématiques. Mais personne ne les intègre vraiment. Pourquoi ? Parce que les études cliniques, pendant des décennies, ont surtout recruté des hommes. « Un biais historique qui a façonné toute la médecine moderne », rappelle Hofmann. Les femmes, elles, ont été reléguées au rang de « variables d’ajustement ».
Le problème, c’est que cette approche marche mal.
Un exemple ? Les statines, ces médicaments contre le cholestérol. Chez les hommes, elles réduisent les risques cardiovasculaires de 25 %. Chez les femmes ? À peine 10 %. « On prescrit les mêmes doses, alors que leur métabolisme les élimine plus vite », précise la chercheuse. Pire : certains effets secondaires, comme les douleurs musculaires, touchent deux fois plus de femmes. Pourtant, les notices ne le mentionnent presque jamais.
Et ce n’est pas une exception. Les antidiabétiques oraux ? Les femmes y répondent moins bien que les hommes. Les pompes à insuline ? Elles augmentent les risques d’hypoglycémie sévère chez elles. « On a mis 30 ans à le comprendre », soupire Hofmann. Pourtant, les données étaient là depuis les années 1990.
Pourquoi personne ne voit le problème ?
Parce que la médecine adore les cases. « On classe les maladies par symptômes, pas par mécanismes », assène la professeure. Or, les maladies métaboliques ne sont pas des entités statiques : elles évoluent différemment selon le sexe, l’âge, même l’origine ethnique. « Un homme de 50 ans et une femme de 50 ans avec un diabète de type 2 ne sont pas deux patients identiques. Leurs pancréas ne fonctionnent pas de la même façon. Leurs réserves de graisse viscérale non plus. Leurs réponses aux médicaments non plus. »
Mais changer ça, c’est compliqué. Les essais cliniques coûtent cher. Les laboratoires pharmaceutiques préfèrent miser sur des molécules « universelles » plutôt que de segmenter leurs marchés. « C’est moins risqué commercialement », reconnaît Hofmann sans détour. Résultat : les femmes représentent 50 % des patients diabétiques, mais seulement 30 % des participants aux essais sur les nouveaux traitements.
Et les médecins dans tout ça ?
Ils sont pris entre deux feux. D’un côté, des protocoles qui ne correspondent pas toujours à leurs patientes. De l’autre, des formations qui ne leur apprennent pas à ajuster. « On nous enseigne que le diabète, c’est le diabète. Point. » Un interne en endocrinologie, interrogé anonymement, résume : « On nous dit de suivre les guidelines. Pas de nous poser de questions. »
Pourtant, les signes sont partout. Les femmes diabétiques développent plus souvent des complications rénales et oculaires. Les hommes, eux, ont un risque accru d’infarctus en phase précoce. « Mais dans les algorithmes de prédiction, ces différences sont soit ignorées, soit mal pondérées », souligne Hofmann. Comme si la médecine avait peur de complexifier ce qu’elle présente comme simple.
La médecine personnalisée existe déjà. Elle ne sert presque à personne.
Quelques pionniers tentent de bouger les lignes. À l’hôpital universitaire de Genève, une unité dédiée aux femmes diabétiques teste des protocoles adaptés : doses d’insuline ajustées, surveillance renforcée des effets secondaires. « On voit des résultats en six mois », confie une diabétologue, à condition de ne pas se heurter aux habitudes. « Les généralistes nous disent : ‘Mais c’est trop compliqué.’ »
Compliqué ? Peut-être. Mais inefficace, ça l’est aussi. Une étude de l’OMS publiée en 2022 révélait que 70 % des femmes diabétiques en Europe ne atteignent pas leurs objectifs glycémiques avec les traitements standards. « On gaspille des ressources, et on laisse des patientes souffrir », tranche Hofmann.
Le vrai blocage ? La culture médicale. « On a peur de sortir des sentiers battus », admet la professeure. Pourtant, les outils existent. L’IA pourrait aider à affiner les diagnostics. Les capteurs connectés permettent déjà de suivre en temps réel les variations métaboliques. « Mais on s’en sert pour confirmer ce qu’on sait déjà, pas pour découvrir ce qu’on ignore », regrette-t-elle.
Ce qui vous attend si rien ne change
Dans cinq ans, les maladies métaboliques auront encore progressé. Les femmes en paieront le prix fort : plus de complications, des traitements moins adaptés, et une espérance de vie raccourcie de trois à cinq ans en moyenne. « C’est une injustice biologique qui devient une injustice sociale », estime Hofmann.
Mais le pire ? Ce n’est pas l’avenir. C’est le présent. Aujourd’hui, vous allez chez votre médecin avec une fatigue inexpliquée, des fringales incontrôlables, ou des chiffres de glycémie qui ne baissent pas. Et on vous prescrit la même chose qu’à votre conjoint. « Parce que c’est plus simple », conclut la professeure, laconique.
La vraie question n’est pas ‘Quand la médecine va-t-elle s’adapter ?’
C’est : « Pourquoi personne ne vous a prévenus que ça marchait mal pour vous depuis le début ? »