Un coup de filet qui fait du bruit, mais pas de vague durable
Le 12 mars, vers 3h du matin, les unités de la sûreté nationale ont débarqué dans trois entrepôts de Casablanca. Pas pour une livraison de contrefaçon ou un braquage classique. Non : pour des tonnes de cannabis, des kilos d’héroïne, et des stocks de méthamphétamine saisis en même temps que des presses d’impression de faux billets. La DGSN parle de « l’un des plus gros coups de filet des dernières années ». Les médias reprennent. Les réseaux sociaux s’embrasent. Et puis ? Rien. Ou presque.
Pourtant, les chiffres sont là : 12 tonnes de cannabis, 500 kg d’héroïne, 3 laboratoires clandestins démantelés, 17 arrestations. Assez pour faire la une d’un communiqué de presse. Assez pour que les ministres sortent leur discours sur « la fermeté de l’État ». Mais assez pour quoi, au final ?
Le trafic, lui, continue.
Et c’est là que le problème se pose.
Pourquoi les saisies ne font pas baisser les prix ?
Vous vous souvenez de l’été 2022 ? Les prix du cannabis avaient explosé à Rabat, Tanger, Marrakech. Les revendeurs parlaient de « pénurie ». Les clients râlaient. Et puis, en quelques mois, les stocks étaient de nouveau là . Comme par magie.
Pourquoi ? Parce que démanteler un labo ou arrêter un grossiste, ça ne tue pas le marché. Ça le réorganise.
Prenez l’exemple de Mohammed O., un dealer connu des services de police à Tétouan. Arrêté en 2021 pour trafic à grande échelle, il était de retour dans la rue six mois plus tard. « Les flics ont saisi mes stocks, mais mes contacts étaient déjà en train de relancer la production ailleurs », raconte un proche sous couvert d’anonymat. « Le business, ça se reconstitue. Toujours. »
La DGSN le sait. Mais elle n’a pas les moyens de tout surveiller. Un rapport interne de 2023 (auquel Kapitalis a eu accès) estime que seulement 15 % des laboratoires clandestins sont identifiés avant d’être actifs. Le reste ? Des cellules qui montent, produisent, et disparaissent en quelques semaines.
Et puis, il y a l’effet domino. Quand un gros réseau est démantelé, les petits revendeurs de quartier rachètent les stocks à prix d’or pour les revendre au détail. Résultat : les prix montent… avant de redescendre quand les nouveaux stocks arrivent.
Bref, la guerre des stupéfiants, c’est comme la guerre des gangs : on tue un boss, deux autres prennent sa place.
L’argent sale qui finance autre chose que la drogue
Ce qui agace les enquêteurs, ce n’est pas seulement la résilience du trafic. C’est l’argent qui s’échappe.
Selon des sources judiciaires, une partie des profits du cannabis marocain finit dans des comptes offshore, mais une autre est réinvestie… dans l’économie légale. Immobilier, restaurants, même des entreprises cotées en bourse. « Vous croyez que les gros dealers se contentent de vivre dans des HLM ? » lance un inspecteur de la brigade financière, exaspéré. « Ils achètent des villas à Skhirat, des appartements à Agdal, et parfois même des parts dans des sociétés sérieuses. »
Pire : certains réseaux ont des complicités au sein des douanes et de la police. Pas des corruption généralisée, non. Mais assez pour que des camions passent entre deux contrôles, ou que des saisies soient « oubliées » après un pot-de-vin. « On a des preuves, mais les juges hésitent à condamner des fonctionnaires », confie une source proche du dossier. « Parce que ça fait trop de bruit. Parce que ça remettrait en cause des carrières. »
Et puis, il y a l’export. Le Maroc est le premier producteur de cannabis illégal en Europe. Mais depuis quelques années, une partie de la production est détournée vers l’Amérique du Sud, où la demande explose. « Les cartels colombiens et mexicains achètent notre cannabis pour le revendre aux États-Unis », explique un ancien trafiquant repenti. « Et eux, ils nous vendent de la cocaïne en échange. »
Un échange qui arrange tout le monde.
Ce que la DGSN ne dit pas (mais que tout le monde sait)
La Direction générale de la sûreté nationale a un problème de communication. Ou plutôt, elle a un problème de réalité.
Dans ses communiqués, elle parle de « victoire contre le crime organisé ». Dans les couloirs des commissariats, on parle d’autre chose : l’impuissance face à un marché qui mutine.
Pourquoi les saisies ne font pas plier le trafic ? Parce que la demande ne baisse pas. Parce que les prix restent attractifs. Parce que les dealers sont plus rapides que la police pour se réorganiser.
Et surtout, parce que le Maroc reste un carrefour géostratégique. Entre l’Europe et l’Afrique, entre le haschisch et la cocaïne, le pays est un hub. Un hub que personne ne veut fermer.
Alors oui, la DGSN frappe fort. Elle arrête des dealers, elle saisie des tonnes de drogue, elle démantèle des laboratoires. Mais le serpent a sept têtes. Et chaque fois qu’on en coupe une, deux autres repoussent.
La vraie question : et si on arrêtait de courir après ?
Voilà le vrai problème. On dépense des millions en contrôles, en infiltrations, en saisies… mais on ne réduit pas la consommation.
En France, aux Pays-Bas, même aux États-Unis, la légalisation partielle du cannabis a fait baisser les prix et le trafic. Au Maroc ? Jamais la question ne sera posée.
Pourquoi ? Parce que l’interdiction, c’est aussi une source de pouvoir. Pour les flics qui font leur travail. Pour les politiques qui brandissent le drapeau de la « guerre contre la drogue ». Pour les médias qui adorent les gros titres « coup de filet ».
Mais pour les citoyens ? Ça ne change rien.
Les dealers sont toujours là . Les labos aussi. Et les clients, eux, continuent d’acheter.
Alors oui, félicitations à la DGSN pour son coup de filet. Mais tant qu’on ne traitera pas le problème à la racine, la demande, la corruption, la géopolitique, le serpent restera vivant.
Et il mordra encore.