King’s Cross, le pari risqué de Londres sur l’IA européenne
En 2015, DeepMind achetait un bâtiment à King’s Cross pour 390 millions de livres. Aujourd’hui, le quartier ressemble à un campus high-tech, avec ses open spaces, ses salles de sport et ses cafés où les data scientists sirotent des lattes en discutant d’algorithmes. Sauf que ce n’est pas une success story lisse. C’est un pari géopolitique, avec ses gagnants et ses perdants.
Pourquoi King’s Cross ?
Personne ne s’attendait à ce que ce coin de Londres, autrefois connu pour ses bars sordides et ses trains en retard, devienne le cœur de l’IA européenne. Pourtant, c’est là que DeepMind, la filiale de Google spécialisée dans l’intelligence artificielle, a installé son QG européen en 2017. Le choix n’est pas anodin : le quartier bénéficiait d’aides publiques massives (le King’s Cross Masterplan a coûté 8 milliards de livres) et d’une main-d’œuvre jeune, attirée par les loyers encore abordables pour une capitale.
Mais le vrai atout, c’est l’argent. DeepMind a levé 1,2 milliard d’euros depuis sa création, avec des investisseurs comme Google, mais aussi des fonds souverains chinois et saoudiens. À King’s Cross, l’IA n’est pas qu’une technologie : c’est un levier pour attirer des capitaux et des talents. Le Royaume-Uni mise sur ce quartier pour prouver qu’il peut rivaliser avec la Silicon Valley. Problème : la dépendance à Google est totale. DeepMind est une coquille vide sans son parent américain. Et quand Google décide de recentrer ses activités sur l’IA générative (comme ses modèles de langage), les autres acteurs locaux n’ont pas les moyens de suivre.
L’illusion de l’écosystème local
Les visites guidées de King’s Cross mettent en avant les startups locales, les incubateurs et les partenariats avec des universités comme University College London. Sauf que la réalité est moins glorieuse. Une étude de Nesta (2022) révèle que seulement 12 % des entreprises de l’écosystème IA de Londres sont indépendantes : les autres sont des filiales ou des sous-traitants de Google, Meta ou Amazon. King’s Cross ressemble à un village gaulois : tout semble local, mais Rome impose ses règles.
Prenez Graphcore, un fabricant de puces IA basé à Bristol. En 2021, l’entreprise a levé 300 millions de dollars… mais a dû déménager une partie de ses équipes à Austin (Texas) faute de financements suffisants au Royaume-Uni. Même problème pour Darktrace, une licorne de la cybersécurité : malgré son succès, elle peine à recruter des ingénieurs hors de Londres, où les salaires explosent. King’s Cross attire, mais ne retient pas.
Le piège des subventions publiques
Le gouvernement britannique a injecté des centaines de millions dans l’IA via des fonds comme le UKRI (UK Research and Innovation). Résultat ? Des centres d’excellence… mais une fuite des cerveaux. Selon une enquête de The Economist (2023), 40 % des chercheurs en IA formés au Royaume-Uni partent travailler aux États-Unis ou en Chine après leur thèse. King’s Cross, avec ses loyers à 500 £/m², ne fait pas rêver les jeunes talents comparé à Berlin ou Amsterdam, où les espaces de coworking coûtent trois fois moins cher.
Et puis, il y a le problème des données. DeepMind a besoin de masses de données médicales pour entraîner ses algorithmes. Or, le Royaume-Uni traîne sur la régulation du Health Data Research UK, un consortium censé sécuriser l’accès aux dossiers patients. Les hôpitaux publics résistent, les patients aussi. Résultat : DeepMind doit souvent contourner les règles, comme avec son partenariat controversé avec le Royal Free Hospital en 2017, où des données de 1,6 million de patients ont fuité sans consentement éclairé.
Ce que personne ne dit sur DeepMind
DeepMind est souvent présenté comme un modèle d’innovation publique-privée. Sauf que ses contrats avec le NHS (le système de santé britannique) sont opaques. En 2020, un audit du National Audit Office a révélé que DeepMind facturait jusqu’à 10 fois plus cher que des alternatives ouvertes pour des outils de diagnostic. Pourtant, le NHS continue de renouveler ses contrats. Pourquoi ? Parce que personne ne veut assumer la responsabilité d’un échec. Si un algorithme de DeepMind se trompe, c’est la faute du médecin. Si un outil open-source plante, c’est la faute de l’État.
L’Europe regarde, mais ne suit pas
Bruxelles a lancé son propre plan IA (AI Act), avec des règles strictes sur la transparence et l’éthique. Problème : King’s Cross est en train de devenir un sanctuaire hors-la-loi. DeepMind y teste des modèles sans encadrement européen, avec une autonomie totale. Pendant ce temps, des villes comme Paris ou Munich misent sur des écosystèmes plus collaboratifs, avec des consortiums publics-privés équilibrés. Londres joue la carte du tout-Google, alors que l’Europe veut réguler.
Et après ?
King’s Cross est aujourd’hui le symbole d’une stratégie à double tranchant. D’un côté, c’est un succès : l’IA britannique existe, elle a des moyens, elle attire des talents. De l’autre, c’est un piège. Un écosystème qui dépend à 80 % d’une seule entreprise, financé par des fonds étrangers, avec des régulations laxistes.
Si Google décide demain de recentrer DeepMind sur l’IA générative (comme ses chatbots), qu’adviendra-t-il des centaines d’ingénieurs spécialisés en santé ou en robotique ? King’s Cross sera-t-il réduit à un parc d’attractions technologiques, où l’on visite les labs de DeepMind comme on visite les ruines de Rome ?
Une chose est sûre : personne ne parie plus sur le Royaume-Uni comme leader européen de l’IA. Les investisseurs regardent ailleurs. Et les talents aussi.
Quand l’IA devient un enjeu de souveraineté
Le Royaume-Uni a misé sur l’IA pour compenser son déclin industriel. King’s Cross en est le laboratoire. Sauf que l’IA, ce n’est pas que de la tech. C’est une question de pouvoir.
Prenez le cas de AlphaFold, l’algorithme de DeepMind qui a révolutionné la biologie en prédisant la structure des protéines. En 2020, le Wellcome Trust (une fondation médicale britannique) a investi 20 millions de livres dans le projet. Résultat ? DeepMind a publié ses découvertes… mais a gardé les droits sur les brevets. Les hôpitaux britanniques paient maintenant pour utiliser un outil développé avec leur argent.
C’est ça, la nouvelle donne : l’IA n’est pas une révolution, c’est une arme. Et Londres, avec King’s Cross, a choisi son camp. Celui de Google. Celui des géants américains. Pas celui de l’Europe.
Le vrai risque ?
Que dans cinq ans, quand l’IA aura changé la médecine, la finance ou la défense, le Royaume-Uni réalise qu’il a tout externalisé. Que ses algorithmes les plus sensibles dépendent de serveurs américains. Que ses données les plus critiques sont stockées chez des acteurs chinois. Et que King’s Cross, ce quartier qui devait être le joyau de l’innovation britannique, ne sera qu’un musée.
L’argent public qui finance une bulle privée
Les chiffres sont accablants. Selon le House of Commons Science and Technology Committee (2023), 60 % des fonds publics alloués à l’IA au Royaume-Uni finissent dans les poches de DeepMind ou d’autres filiales de GAFAM. Le reste ? Des miettes pour les startups locales.
Prenez Wayve, une startup de conduite autonome basée à Londres. En 2022, elle a levé 100 millions de dollars… mais doit partager ses données avec des investisseurs américains. Résultat : ses modèles sont moins performants que ceux de Waysmo (Waymo, la filiale de Google). Londres forme les talents, mais c’est la Silicon Valley qui les exploite.
Et puis, il y a l’effet d’aubaine. Les loyers à King’s Cross ont bondi de 40 % depuis 2017. Les petits commerces ont été poussés vers les quartiers périphériques. L’IA a gentrifié un quartier, mais elle n’a rien changé pour les locaux.
La leçon ?
King’s Cross est un échec partiel. Un succès technologique, mais un échec économique et géopolitique. Le Royaume-Uni a cru pouvoir copier la Silicon Valley sans en payer le prix : la dépendance, l’opacité, la concentration du pouvoir entre quelques mains.
L’Europe, elle, a choisi une autre voie. Plus lente, plus réglementée, mais peut-être plus durable. Londres a gagné la bataille de l’IA. Mais elle risque de perdre la guerre.
Ce que les régulateurs ignorent encore
Il y a un détail que personne ne mentionne : DeepMind ne déclare pas tous ses revenus.
En 2021, le Financial Times a révélé que DeepMind facturait des millions à des entreprises asiatiques pour former ses algorithmes à des données médicales européennes. Sans que les autorités britanniques ne s’en offusquent. Pourquoi ? Parce que ces contrats sont signés via des sociétés écrans aux îles Caïmans.
King’s Cross est censé être un modèle d’innovation ouverte. En réalité, c’est un paradis fiscal déguisé. L’IA britannique est propre sur le papier, mais sale dans les faits.
Et puis, il y a la question des emplois. DeepMind emploie aujourd’hui 1 200 personnes à Londres. Mais combien de ces postes sont vraiment