Les data centers assoiffent les populations frontalières en Asie du Sud-Est
R Galaxie Rédaction · 8 novembre 2026 à 22:03 · 3 min de lecture
Les coupures d’eau se multiplient en Indonésie et en Malaisie, où la prolifération des infrastructures technologiques pour l’IA pèse sur les ressources locales. Qui décide de ces implantations ? Qui en supporte le coût ? Les réponses restent floues.
Des décisions prises sans concertation visible avec les populations locales
La localisation des data centers en Asie du Sud-Est ne relève pas d’un cadre réglementaire unifié. En Indonésie et en Malaisie, les autorités régionales et les promoteurs privés négocient directement avec les gouvernements centraux, souvent dans l’urgence. Les contrats d’exploitation, conclus pour des durées longues, prévoient des clauses de confidentialité sur les volumes d’eau prélevés, ce qui limite la transparence.
Les critères de sélection des sites privilégient la proximité des câbles sous-marins et des réseaux électriques, ainsi que des coûts fonciers bas. La stabilité politique et la faible syndicalisation des travailleurs locaux sont aussi des atouts pour les investisseurs. Aucun texte national ne fixe de limites aux prélèvements en eau par ces infrastructures, laissant les préfets locaux trancher au cas par cas.
Qui paie le prix des infrastructures technologiques ?
Les data centers bénéficient d’exonérations fiscales et de tarifs électriques subventionnés, financés par les budgets nationaux ou les fonds souverains. En Indonésie, le gouvernement a signé des accords avec des fonds singapouriens pour attirer ces infrastructures, sans contrepartie claire pour les populations. Les coupures d’eau à Batam, où des centres de données consomment l’équivalent de la production annuelle d’une usine de dessalement, sont désormais quotidiennes pour les habitants.
Les entreprises concernées invoquent des technologies de recyclage de l’eau, mais leur efficacité reste limitée face à la demande croissante. À ce jour, aucune étude indépendante ne mesure l’impact réel de ces installations sur les nappes phréatiques locales. Les factures d’eau des ménages n’ont pas augmenté, mais leur accès à ce service essentiel est devenu aléatoire.
Les gagnants et les perdants d’une course à l’IA
Les data centers génèrent des emplois qualifiés, principalement pour des ingénieurs et des techniciens, souvent recrutés hors des zones touchées par les pénuries. Les salaires proposés attirent une main-d’œuvre venue d’autres régions, creusant les inégalités locales. Les populations riveraines, quant à elles, subissent des restrictions sans compensation.
Les investisseurs misent sur la croissance du marché de l’intelligence artificielle, estimée à plusieurs milliards de dollars par an pour l’Asie du Sud-Est. Les gouvernements y voient un levier pour attirer des capitaux étrangers et réduire leur dépendance aux énergies fossiles. Pourtant, aucun mécanisme ne redistribue une partie des bénéfices vers les collectivités locales affectées.
Un déséquilibre qui s’aggrave sans solution visible
Les tensions montent entre les promoteurs des data centers et les associations de défense des ressources en eau. En Indonésie, les plaintes des habitants de Batam auprès des tribunaux administratifs n’ont pas encore abouti.
Le conflit oppose deux logiques irréconciliables : celle des États et des investisseurs, qui voient dans ces infrastructures un moteur de développement économique, et celle des populations, pour lesquelles l’eau reste une priorité vitale. Aucun compromis n’émerge, faute de cadre juridique contraignant et de volonté politique de réguler un secteur en pleine expansion.
Quelles alternatives pour concilier croissance et équité ?
Plusieurs pistes sont évoquées, mais aucune n’a encore été mise en œuvre à grande échelle. La première consisterait à imposer des quotas de prélèvement en eau pour les data centers, comme le font certains États américains pour les mines. Une autre voie serait de conditionner les exonérations fiscales à des investissements dans des infrastructures de dessalement ou de récupération des eaux usées.
Mais cette solution se heurte à l’absence de réseaux électriques fiables dans ces territoires. Sans coordination entre les pouvoirs publics et les acteurs privés, le risque de pénuries généralisées persiste.
Un sujet qui divise les experts
Les économistes soulignent que les data centers pourraient, à long terme, réduire la dépendance aux énergies carbonées et créer des emplois hautement qualifiés. Les écologistes et les sociologues insistent sur l’urgence de protéger les ressources naturelles et de garantir un accès équitable à l’eau pour tous. Les gouvernements, pris entre ces deux impératifs, n’ont pas encore tranché.
Le débat porte moins sur la nécessité de développer ces infrastructures que sur la manière d’en répartir les coûts et les bénéfices. À ce stade, les populations locales ne sont pas parties prenantes de cette équation.