La RDC tente de soigner ses seins, mais les moyens manquent

Un premier congrès national sur les maladies du sein s’ouvre à Kinshasa, mais les réalités du terrain, déserts médicaux, méconnaissance, corruption, montrent que le chemin vers une sénologie structurée reste un mirage. Voici ce qui se joue vraiment.

Publié le 23 octobre 2026 à 10:09
La RDC tente de soigner ses seins, mais les moyens manquent

Le congrès qui ne changera rien sans argent ni volonté politique

On peut toujours organiser des congrès. À Kinshasa, depuis jeudi, les spécialistes se réunissent pour parler de seins. Pas des seins en général, non : des seins malades, des tumeurs, des cancers, des femmes qui meurent parce qu’on ne les a pas soignées à temps. Le thème est joli : « Sein, vie, santé et innovation : vers une sénologie structurée, inclusive et souveraine en RDC ». Traduction : on veut enfin prendre le problème à bras-le-corps. Sauf que le problème, c’est pas le manque d’idées. C’est le manque de tout le reste.

Le chiffre qui résume tout. En RDC, le cancer du sein tue 2 500 femmes par an (source : OMS, 2023). Deux mille cinq cents. Soit une femme toutes les trois heures. Et devinez combien de mammographes fonctionnels il y a dans le pays ? Dix. Dix appareils pour 35 millions d’habitants. Dix. À Kinshasa, trois hôpitaux en ont un. Trois. Le reste ? Rien. Ou presque.

Et puis il y a les chiffres qu’on ne cite jamais. Ceux des femmes qui arrivent trop tard. Qui meurent en salle d’attente parce qu’on leur a dit « revenez dans six mois ». Parce que les médicaments coûtent une fortune. Parce que les médecins, quand ils existent, sont souvent corrompus ou incompétents. Un rapport de l’ONG Médicins Sans Frontières (2025) révèle que 60 % des patientes consultent d’abord un guérisseur traditionnel avant de se tourner vers un hôpital. À ce stade, le cancer est déjà en phase avancée. Irréversible.

L’innovation ? Un mot pour masquer l’échec

Pourtant, ils osent parler d’innovation. D’inclusion. De souveraineté. Comme si ces mots pouvaient, tout seuls, sauver des vies. Le congrès de Kinshasa, organisé par la Société Congolaise de Sénologie (une structure privée qui survit grâce à des dons étrangers), mise sur des conférences, des ateliers, des « partenariats stratégiques ». Très bien. Mais quand on vous parle de « structurer la sénologie », ça veut dire quoi, concrètement ?

Ça veut dire : former des médecins. Or, en RDC, il n’y a que 30 spécialistes en sénologie pour tout le pays (contre 3 000 en France pour 67 millions d’habitants). Ça veut dire : acheter des machines. Or, un mammographe neuf coûte 150 000 dollars. À qui ? À qui va-t-on les demander, ces 150 000 dollars ? Au gouvernement ? Au FMI ? Aux ONG ?

Ça veut dire aussi : lutter contre la corruption. Parce que même quand il y a des médicaments, ils disparaissent. Volés, détournés, revendus au marché noir. Un audit interne du ministère de la Santé (2024) a révélé que 40 % des stocks de chimiothérapie pour le cancer du sein avaient été « perdus » entre 2020 et 2023. Perdus. Volés. Peu importe. Le mot est lâché.

Et puis il y a l’inégalité flagrante. À Kinshasa, une femme a plus de chances d’être soignée qu’à Lubumbashi ou à Goma. Parce que les hôpitaux de référence sont concentrés dans le sud du pays. Parce que les routes sont bouchées. Parce que le carburant manque. Une étude de l’Université de Kinshasa (2025) montre que le taux de survie à 5 ans pour un cancer du sein détecté tôt est de 35 % en milieu urbain… contre 12 % en zone rurale. Trente-cinq pour cent. C’est déjà trop peu. Douze pour cent, c’est une condamnation.

Le vrai problème : personne ne veut payer

Le congrès de Kinshasa, c’est un peu comme si on organisait une conférence sur la famine en Somalie… en invitant seulement des cuisiniers. Sans farine. Sans fourneaux. Sans budget.

Le gouvernement congolais dépense 0,3 % de son budget santé pour la lutte contre le cancer (contre 3 % en moyenne en Afrique subsaharienne). Zéro virgule trois pour cent. Pour quoi faire ? Pour les discours. Pour les photos de famille avec des ministres souriants. Pour les communiqués de presse qui parlent d’espoir.

Et les partenaires internationaux ? Ils financent, oui. Mais à quelle condition ? Que les projets soient « durables ». « Autonomes ». « Réplicables ». Traduction : on vous donne de l’argent… mais pas assez pour que ça marche vraiment. Un rapport de la Banque Mondiale (2024) souligne que 70 % des projets de santé financés par des bailleurs étrangers en RDC échouent faute de suivi local. Parce que les fonctionnaires sont payés en retard. Parce que les infrastructures tombent en ruine. Parce que personne ne veut assumer.

Pourtant, il y a des solutions. Au Sénégal, le programme « Pink Ribbon Senegal » a permis de réduire la mortalité par cancer du sein de 25 % en 5 ans grâce à des dépistages gratuits et massifs. Au Rwanda, le gouvernement a mis en place un système de « hubs » régionaux équipés de mammographes et de chirurgiens formés. Résultat ? Le taux de survie à 5 ans dépasse maintenant 50 %. Cinquante pour cent. En RDC, on en est encore à 12 % en zone rurale.

Alors oui, le congrès de Kinshasa, c’est une bonne idée. Mais une bonne idée sans moyens, c’est une insulte.

Ce que personne ne dit : le cancer du sein, c’est un marqueur de l’échec global

Parler du cancer du sein en RDC, ce n’est pas que parler d’un problème médical. C’est parler d’un pays qui ne fonctionne pas.

  • Un système de santĂ© public en lambeaux, oĂą les hĂ´pitaux manquent de tout : mĂ©dicaments, Ă©lectricitĂ©, personnel formĂ©.
  • Une corruption endĂ©mique, qui fait que l’argent public disparaĂ®t avant mĂŞme d’arriver aux patients.
  • Une population mĂ©fiante, qui prĂ©fère les remèdes traditionnels aux soins modernes parce qu’elle n’a jamais eu confiance dans le système.
  • Un gouvernement qui prĂ©fère les grands discours aux petits gestes, parce que les petits gestes, ça coĂ»te cher.

Le cancer du sein, c’est le symptôme d’un pays qui a abandonné ses femmes. Pas parce qu’il n’a pas les moyens. Parce qu’il n’a pas la volonté.

Et après le congrès ? Rien. Comme d’habitude.

Dans trois jours, le congrès se terminera. Il y aura des photos, des discours, des promesses. « Nous allons structurer la sénologie. » « Nous allons former des médecins. » « Nous allons équiper les hôpitaux. »

Sauf que non. Parce que structurer la sénologie, ça coûte cher. Parce que former un médecin, ça prend du temps. Parce que équiper un hôpital, ça demande des contrats, des appels d’offres, des commissions… et des pots-de-vin.

La vraie question, c’est : qui va payer ? Pas les Congolaises. Pas les médecins. Pas les ONG. Le gouvernement. Celui qui dépense 0,3 % de son budget santé pour sauver des vies. Celui qui préfère importer des armes à 200 millions de dollars plutôt que d’acheter des mammographes à 150 000 dollars.

Alors oui, allez-y. Organisez vos congrès. Parlez d’innovation. Parlez d’inclusion. Mais ne vous cachez pas derrière les mots. Parce que derrière les mots, il y a des femmes qui meurent. Et derrière les femmes qui meurent, il y a un pays qui a choisi de regarder ailleurs.

La RDC pourrait sauver des milliers de vies. Elle ne le fera pas. Parce que ça ne lui convient pas.

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R Galaxie Rédaction

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