Le jour où les commerçants ont sorti les clés à molette et les flashballs
Le 18 octobre, à 6h30, la vitrine de Sécurité Express, une boutique spécialisée à Nanterre, a été enfoncée à coups de pied. Pas par des émeutiers cette fois, mais par une file d’attente de clients en sueur, sacs à dos gonflés de spray au poivre, de matraques télescopiques et de ces petits gadgets électriques qui font sauter comme des grenouilles. Le patron, un certain Marc, a compté : 270 % de ventes en trois semaines. Pas de panique, pas de discours sur la résilience. Juste un constat : la police ne viendra plus. Alors on se débrouille.
Le chiffre qui fait mal : +300 % de ventes chez les revendeurs de matériel
Securitas Direct, le géant du secteur, a refusé de communiquer ses chiffres. Trop gênant. En revanche, Defense Shop, une enseigne en ligne, a envoyé un mail à ses clients le 22 octobre : « Cher client, votre sécurité est notre priorité. Cette semaine, nos stocks de gaz lacrymogène ont fondu de 400 %. Pensez à réapprovisionner. » Pas de mention des émeutes, pas de mot sur les raisons. Juste l’ordre. Comme si c’était normal.
Marc, lui, assume : « Avant, on vendait ça à des flics en civil ou à des mecs qui voulaient impressionner leur copine. Là, ce sont des bouchers, des épiciers, des retraités. Un type est venu avec une liste : trois flashballs, deux couteaux de chasse, un pistolet à impulsion électrique. Il m’a dit : ‘C’est pour mon magasin. Les CRS, ils rigolent.’ J’ai signé sans discuter. »
Les forces de l’ordre ne sont plus une option
Le 17 octobre, les images ont fait le tour des réseaux : des camions de police incendiés, des commissariats pris d’assaut, des gendarmes qui battent en retraite. Un rapport de l’Institut des Hautes Études de la Sécurité Intérieure (IHESI), rendu public le 25 octobre, confirme ce que tout le monde voit : dans 12 départements, les appels au 17 ont chuté de 20 à 40 % pendant les émeutes. Pas parce qu’il n’y avait plus de crimes. Parce que les forces de l’ordre se sont barrées ou ont été submergées.
À Lyon, un supermarché Carrefour City a été pillé en plein jour. Le gérant, un certain Jean-Michel, a sorti son Taser (acheté 150 € chez Defense Shop) et a visé un type qui lui volait des bouteilles d’eau. « Il a fait trois pas en arrière en hurlant comme un cochon qu’on égorge », raconte-t-il. Résultat : le voleur a lâché son butin. Le lendemain, Jean-Michel a reçu un coup de fil d’un collègue de Lidl à deux rues de là : « T’as quoi comme matos ? Moi j’ai que des serres-joints. »
Les sociétés privées de sécurité profitent du vide
Pendant ce temps, G4S et Allsecur multiplient les contrats. Un marché qui pèse désormais 3,2 milliards d’euros par an, selon la Fédération Française de la Sécurité (FFS). Mais attention : ces sociétés ne sont pas là par altruisme. Elles signent des contrats avec les mairies, les centres commerciaux, et surtout… les assurances. Parce que si un magasin est pillé, la compagnie va regarder de près si le propriétaire avait vraiment tout fait pour se protéger. Et si le proprio a une caméra, un système d’alarme et un garde en uniforme, l’assurance paiera. Sinon, elle se retournera contre lui.
Le problème ? Ces gardes privés, souvent mal payés, mal formés, et sans aucun pouvoir légal. À Marseille, un vigile a tenté d’arrêter un groupe d’individus qui cassaient des vitrines. Résultat : il s’est fait tabasser à coups de barre de fer. « Personne n’est venu après », a témoigné un employé d’un McDonald’s voisin. « On nous a dit : ‘C’est pas notre problème.’ »
L’État regarde ailleurs
Le ministère de l’Intérieur a envoyé un communiqué le 20 octobre : « La sécurité des citoyens reste une priorité absolue. » Traduction : on va envoyer plus de flics. Sauf que les effectifs baissent depuis cinq ans. Et que les recrutements peinent à suivre.
Côté armes non létales, le gouvernement traîne. La loi du 15 novembre 2001 autorise déjà les flashballs et les pistolets à impulsion pour les agents de sécurité privés. Mais personne ne contrôle vraiment qui en achète. Résultat : des armes finissent entre les mains de justiciers improvisés, parfois avec des conséquences dramatiques. En 2022, un homme a tué un voleur avec un Taser dans le 93. Verdict du tribunal ? Homicide involontaire. Peine : 6 mois avec sursis.
Pourtant, les associations de commerçants réclament plus de moyens, plus de formation, et surtout… des armes plus efficaces. « Un spray au poivre, ça marche contre un type bourré, pas contre trois mecs avec des couteaux », grogne un responsable de la Confédération des Commerçants de France. Mais le gouvernement tergiverse. Pourquoi ? Parce que donner des armes aux citoyens, même non létales, ça fait peur. Et puis, ça coûte cher.
La vraie question : et si on en venait là ?
Les émeutes du 17 octobre ont révélé une faille : quand l’État ne protège plus, qui le fait ?
Certains misent sur la technologie : caméras intelligentes, drones équipés de haut-parleurs, reconnaissance faciale. D’autres parient sur l’autodéfense citoyenne, comme aux États-Unis avec les neighborhood watch. Mais en France, la culture du flingue reste marginale. Alors on se rabattra sur quoi ?
Marc, le patron de Sécurité Express, a une réponse : « Les gens ont peur. Et quand ils ont peur, ils achètent n’importe quoi. Moi, je leur vends des flashballs. D’autres leur vendront des kalachnikovs. C’est juste une question de temps. »
Pas de morale. Pas de leçon. Juste un fait : la prochaine fois, ce sera pire.