À 1 800 mètres sous la mer du Nord, dans un ancien gisement de pétrole abandonné, le Danemark enfouit désormais du CO₂. Pas n’importe lequel : celui issu du biogaz, capté et injecté dans la roche poreuse comme on remplit une bouteille. Greensand Future, la société derrière le projet, parle de « stockage géologique ». Les médias, de « cimetière de CO₂ ». Les sceptiques, de « solution miracle » ou de « nouveau business polluant ». Alors, comment ça marche, vraiment ? Et surtout, pourquoi on en parle si peu malgré les 1,8 million de tonnes déjà stockées depuis 2024 ?
Un pipeline qui part de nulle part (et revient nulle part)
Le CO₂ ne vient pas d’une centrale à charbon ou d’une usine. Non. Il sort d’une usine de biogaz, près de Fredericia, au Danemark. Là, on brûle des déchets organiques, fumier, résidus agricoles, boues d’épuration, pour produire de l’électricité et du gaz. Sauf que brûler, ça libère du CO₂. Alors on le capture. Pas tout, non. Juste une partie. Environ 400 000 tonnes par an, selon Greensand. Assez pour remplir 160 piscines olympiques. Sauf que ce CO₂, une fois capté, ne reste pas au Danemark. Il prend la route, enfin, la mer. Un pipeline de 24 kilomètres le mène jusqu’à un navire, le Inch Tahoe, un vieux pétrolier reconverti. Le bateau pompe le gaz, le liquéfie, et le déverse dans un autre pipeline sous-marin, qui le descend jusqu’au fond. Là, à 1 800 mètres de profondeur, le CO₂ se dissout dans la roche calcaire. Ou presque. En théorie, il doit y rester. En pratique, personne ne vérifie vraiment.
La roche qui avale, mais pas pour toujours
Greensand a choisi un ancien champ pétrolier, le Nini West, parce que la géologie est idéale : des couches de sable et de calcaire, comme une éponge. Le CO₂ y est injecté à haute pression. Il se dissout dans l’eau souterraine, se minéralise lentement. En gros, il disparaît. Enfin, en théorie. Parce que personne ne peut prouver qu’il ne remontera pas un jour. Les études estiment que 99 % du CO₂ reste piégé sur 10 000 ans. Les 1 % restants ? Personne ne sait où ils iront. Et surtout, personne ne surveille.
Qui paie ? Qui gagne ?
Le projet coûte cher. Très cher. Greensand a reçu 1,2 milliard de couronnes danoises (environ 165 millions d’euros) de subventions publiques. Les industriels qui injectent leur CO₂ paient aussi, environ 60 euros la tonne, selon le Danish Energy Agency. Assez pour que ça reste rentable. Sauf que les bénéfices ne reviennent pas aux contribuables. Ils restent dans les poches des actionnaires. Greensand est une filiale d’Equinor, le géant pétrolier norvégien. Et Equinor, on le sait, a encore des forages en cours. Alors, quand on vous dit que c’est une solution « verte », demandez-vous bien qui, derrière, touche les dividendes.
L’Europe ferme les yeux (et les lois aussi)
L’Union européenne a encadré le stockage de CO₂ avec la directive Carbon Capture and Storage (CCS). Mais les règles sont floues. Trop floues. Greensand, par exemple, ne déclare pas son CO₂ comme « émissions évitées ». Résultat : les entreprises qui y injectent leur gaz ne comptent pas ces tonnes dans leurs bilans carbone. C’est ce qu’on appelle un double comptage. Et l’Europe, qui se targue de vouloir réduire ses émissions de 55 % d’ici 2030, laisse faire. Pourquoi ? Parce que ça arrange tout le monde. Les États évitent de réguler. Les industriels évitent de payer des amendes. Et les géants du pétrole, comme Equinor, évitent de fermer leurs usines.
Le vrai problème : on croit avoir résolu le CO₂
Greensand, c’est pratique. Ça fait propre. Ça fait « écologie ». Sauf que ça ne règle rien. Le CO₂, on l’enfouit, mais on continue d’en produire. Les usines de biogaz, celles qui alimentent Greensand, en émettent encore des tonnes. Et les vraies pollueuses, centrales à charbon, sidérurgie, aviation, n’ont même pas besoin de changer leurs méthodes. Elles peuvent juste payer pour enterrer leur pollution. C’est ça, le vrai scandale. On ne réduit pas les émissions. On les cache. Et pendant ce temps, les lobbies du pétrole continuent de forer, de convaincre, de financer des projets comme celui-là.
Alors, ça marche ou pas ?
Ça marche pour Greensand. Ça marche pour Equinor. Ça marche pour les gouvernements qui évitent de réguler. Mais pour la planète ? Non. Parce que le CO₂, même enfoui, reste du CO₂. Et tant qu’on ne réduit pas les sources, tant qu’on ne ferme pas les centrales, tant qu’on ne taxe vraiment les pollueurs, ces « cimetières » ne seront que des poubelles sous-marines. Des poubelles bien payées, bien surveillées… mais des poubelles quand même.
Le dernier mot : et si on arrêtait de croire aux miracles ?
Le Danemark enfouit son CO₂. La Norvège aussi. Le Royaume-Uni aussi. Partout en Europe, on parle de « solutions bas-carbone ». Sauf que ces solutions, souvent, ne sont que des leurres. Greensand, c’est un bon business. Mais ce n’est pas une révolution. C’est un pansement sur une jambe de bois. Et pendant qu’on discute de l’efficacité des pipelines sous-marins, les vrais responsables, ceux qui continuent de brûler du charbon, du pétrole, du gaz, s’en tirent comme si de rien n’était.
Alors oui, le Danemark a son cimetière de CO₂. Mais la vraie question, c’est : et après ? Parce que tant qu’on enterre le problème au lieu de le régler, on ne fera que reporter l’échéance. Et l’échéance, elle, elle ne ment pas.