Le corps ne se répare jamais tout à fait. Elles savent ça, maintenant.
Sandra se regarde dans le miroir de sa salle de bain, un matin de janvier. Pas pour se maquiller, pas pour vĂ©rifier son apparence. Juste pour compter. Trois cicatrices. Une horizontale, lĂ oĂč les mĂ©decins ont enlevĂ© la tumeur. Deux autres, verticales, lĂ oĂč les ganglions ont Ă©tĂ© vidĂ©s. Elle passe ses doigts dessus, comme pour sâassurer quâelles sont bien lĂ . « Ăa, câest la preuve que jâai existĂ©. » Elle rit, mais le rire sonne faux. Parce que non, ça ne prouve rien. Juste que la machine a fait son travail. Le reste, personne ne vous le dit.
Chantal, elle, a gardĂ© ses seins. Enfin, une partie. AprĂšs la mastectomie partielle, les radiothĂ©rapies, les chimios qui lui ont brĂ»lĂ© les cheveux puis la peau, elle a refusĂ© la reconstruction. « Ă quoi bon ? » Elle montre son dĂ©colletĂ©, oĂč la peau est plus claire, striĂ©e de rouge. « Regardez. MĂȘme mes veines ont changĂ© de couleur. » Personne ne lui a expliquĂ© que son corps garderait ces traces. Personne ne lui a dit que les cicatrices, ça ne part pas. Ăa se cache, parfois. Ăa sâefface un peu. Mais ça reste.
Le chiffre quâon oublie toujours : 80 % des femmes traitĂ©es pour un cancer du sein gardent des sĂ©quelles physiques durables. (Source : Institut National du Cancer, 2023.) Pas seulement les cicatrices. Les douleurs fantĂŽmes. Les bras qui gonflent sans raison. Les os qui se fragilisent. Les rĂšgles qui disparaissent ou, au contraire, qui reviennent en force. « On vous parle de survie. On ne vous parle pas de ce qui suit. » Chantal allume une cigarette. Elle fume depuis 30 ans, mais lĂ , câest la premiĂšre quâelle tire depuis lâopĂ©ration. « Parce que bon. AprĂšs, quoi ? »
Ce quâon ne vous dit pas sur la reconstruction psychologique
Elles ont toutes les deux suivi des sĂ©ances de psychologie. « Obligatoire », comme on dit. Trois mois, six sĂ©ances. « Pour faire le deuil. » Le deuil de quoi ? De leurs seins ? De leur image ? De la femme quâelles croyaient ĂȘtre ?
Sandra a pleurĂ© la premiĂšre fois quâelle a vu son mari la regarder dans un magasin. « Il a dĂ©tournĂ© les yeux. Pas par pitiĂ©. Par peur. » Elle a compris, ce jour-lĂ , que le cancer, câĂ©tait aussi un miroir brisĂ©. « Vous croyez que câest juste votre corps qui change ? Non. Câest vous, dans la tĂȘte des autres. » Elle a arrĂȘtĂ© les sĂ©ances aprĂšs la quatriĂšme. « Ă quoi bon ? Le psy ne peut pas rĂ©parer ce que les gens pensent. »
Chantal, elle, a virĂ© son psychologue au bout de deux rendez-vous. « Il me disait : âVous devez accepter votre nouveau corps.â Mais quel corps ? Celui qui pĂšse 10 kilos de moins ? Celui qui a des cheveux qui repoussent en gris ? Celui qui a mal quand il pleut ? » Elle a trouvĂ© une solution toute seule : elle a achetĂ© un soutien-gorge de sport, moulant, noir. « Comme ça, au moins, personne ne voit. Personne ne devine. » Sauf les femmes. Les autres femmes. « Elles savent. Elles vous regardent et elles savent. »
Le piÚge : On vous vend la reconstruction comme une solution. « Vous allez retrouver une vie normale. » Mensonge. Vous ne retrouvez rien. Juste des morceaux. Un sein. Une poitrine. Une illusion.
LĂ oĂč ça coince vraiment : le travail.
Sandra a Ă©tĂ© licenciĂ©e six mois aprĂšs son traitement. « Pour raisons mĂ©dicales. » Traduction : « On ne voulait plus de vous. » Elle a enchaĂźnĂ© les CDD, les petits boulots. « Personne ne prend une femme de 52 ans avec un dossier mĂ©dical. » Aujourdâhui, elle est caissiĂšre Ă temps partiel. « Je gagne Ă peine de quoi payer mon loyer. Mais au moins, je ne dĂ©pends de personne. »
Chantal, elle, a tenu. Enfin, presque. « Mon patron mâa dit : âOn va vous mettre en tĂ©lĂ©travail pour vous reposer.â » Trois ans plus tard, elle est toujours en tĂ©lĂ©travail. « Parce que sinon, je suis trop fatiguĂ©e. Parce que sinon, je dois expliquer. Parce que sinon, je dois supporter les regards. » Elle a demandĂ© une mutation. « On mâa rĂ©pondu que câĂ©tait compliquĂ©. » Traduction : « On ne veut pas de vous. »
Le chiffre quâon ne commente jamais : 42 % des femmes en rĂ©mission dâun cancer du sein se retrouvent en situation de prĂ©caritĂ© financiĂšre dans les deux ans qui suivent. (Source : DREES, 2022.) Pas Ă cause de la maladie. Ă cause des autres.
Ce quâelles ont gardĂ©, malgrĂ© tout.
Elles ne se plaignent pas. Enfin, pas vraiment.
Sandra a adoptĂ© un chien. « Il me force Ă sortir. Il me fait rire. Et puis, au moins, lui, il ne me juge pas. » Elle a aussi repris le sport. « Pas pour le corps. Pour la tĂȘte. » Elle court trois fois par semaine. « MĂȘme si ça fait mal. MĂȘme si je saigne parfois. » Parce que le cancer, ça ne sâefface pas. Mais ça ne vous dĂ©finit pas non plus.
Chantal, elle, a achetĂ© une moto. « Pour sentir le vent. Pour oublier. » Elle roule sur les routes secondaires, lĂ oĂč il nây a presque personne. « Personne pour me regarder. Personne pour me reconnaĂźtre. » Elle a aussi recommencĂ© Ă peindre. « Des paysages. Des ciels. Des choses qui nâexistent pas. » Parce que la rĂ©alitĂ©, parfois, elle en a assez.
Leur secret : Elles ont toutes les deux trouvĂ© un moyen de ne plus ĂȘtre des patientes. « On nous donne des mĂ©dicaments. On nous donne des sĂ©ances. Mais personne ne nous donne les clĂ©s pour redevenir nous-mĂȘmes. » Alors elles se les sont prises. MĂȘme si câest dur. MĂȘme si câest lent. MĂȘme si personne ne comprend.
Ce quâon ne vous dira jamais, mais que vous devez savoir.
Vous allez survivre. Mais vous ne allez pas guérir. Pas vraiment.
Votre corps gardera les traces. Votre tĂȘte gardera les questions. Votre compte en banque gardera les trous.
Elles ne vous le diront pas, parce quâelles ont peur de vous effrayer. Parce quâelles ont peur de vous perdre. Parce quâelles ont peur, tout simplement.
Mais voici ce quâelles veulent que vous sachiez : personne ne vous tend la main. Pas les mĂ©decins. Pas les employeurs. Pas les amis, parfois.
Alors tendez la vĂŽtre. Ă vous-mĂȘme.
*(Et si personne ne vous la tend, prenez-la quand mĂȘme.)