À Batam, la pénurie d’eau révèle les tensions d’une île devenue hub de l’intelligence artificielle
R Galaxie Rédaction · 8 novembre 2026 à 18:03 · 5 min de lecture
Les coupures d’eau courante sur l’île indonésienne de Batam, où se multiplient les centres de données pour l’IA, plongent des milliers d’habitants dans des conditions de vie précaires. Une situation qui interroge sur la gestion des ressources face à la croissance exponentielle des infrastructures numériques.
À Batam, une île indonésienne située à quelques encablures de Singapour, l’accès à l’eau courante est devenu un luxe. Les coupures répétées, parfois prolongées sur plusieurs jours, privent les habitants de la possibilité de cuisiner, de se laver ou même d’arroser leurs cultures. Les réserves d’eau s’épuisent, et les citernes individuelles, quand elles existent, ne suffisent plus. Les écoles et les hôpitaux, déjà sous tension, doivent rationner leur consommation. Pour certains, l’eau doit être achetée à prix d’or auprès de camions-citernes, une dépense que beaucoup ne peuvent assumer. Les enfants, en particulier, subissent les conséquences les plus visibles : absences scolaires, risques sanitaires accrus, et fatigue liée aux trajets quotidiens pour chercher de l’eau dans des points de distribution improvisés.
Cette crise hydrique survient dans un contexte où l’île, autrefois connue pour son tourisme et ses zones franches industrielles, se transforme en plaque tournante des infrastructures numériques. Les centres de données, attirés par des coûts énergétiques et fonciers attractifs, s’y implantent à un rythme soutenu pour répondre à la demande mondiale en calculs liés à l’intelligence artificielle. Selon les estimations disponibles, plusieurs mégawatts sont aujourd’hui consommés par ces installations, dont une partie est puisée dans des réseaux déjà fragilisés.
Un modèle économique qui pèse sur les ressources locales
Le développement des centres de données à Batam s’inscrit dans une stratégie plus large de l’Indonésie pour devenir un acteur clé de l’économie numérique asiatique. Le gouvernement a mis en place des incitations fiscales et des simplifications administratives pour attirer les investisseurs étrangers, notamment américains et européens. Ces mesures visent à réduire la dépendance du pays aux exportations de matières premières et à diversifier son économie. Cependant, cette transition rapide pose des questions sur la capacité des infrastructures locales à absorber une telle croissance sans déséquilibrer les équilibres environnementaux et sociaux.
À Batam, la consommation d’eau des centres de données représente une part croissante de la demande globale. Contrairement à d’autres régions où ces installations sont refroidies par des systèmes fermés recyclant l’eau, les méthodes utilisées ici reposent encore largement sur des prélèvements directs dans les réseaux publics ou des forages locaux. Aucune régulation spécifique n’impose aux opérateurs de ces centres de données de compenser leur impact sur les ressources en eau, contrairement à ce qui existe dans certains États américains ou en Europe pour les industries lourdes.
Comparaison avec d’autres régions confrontées au même dilemme
La situation de Batam n’est pas isolée. D’autres territoires, comme le Texas aux États-Unis ou le nord de la Chine, ont déjà connu des conflits similaires entre la croissance des data centers et la gestion des ressources en eau. Ces exemples montrent que la question n’est pas seulement technique, mais aussi politique : comment arbitrer entre les besoins d’une industrie en pleine expansion et ceux des populations locales ?
En Indonésie, le gouvernement central et les autorités locales n’ont pas encore tranché publiquement sur ce sujet. Aucune étude officielle ne quantifie précisément la consommation d’eau des centres de données à Batam, ni ne détaille les engagements pris par les opérateurs pour limiter leur impact. Les protestations locales, bien que rares dans les médias nationaux, commencent à émerger sur les réseaux sociaux, où des habitants dénoncent un « pillage silencieux » des ressources par des entreprises étrangères.
Qui paie le prix de cette transition numérique ?
Les habitants de Batam ne sont pas les seuls concernés par cette crise. Les investisseurs dans les centres de données misent sur des coûts opérationnels bas, mais leur modèle repose en partie sur l’absence de régulation environnementale stricte. Les risques à long terme incluent une dégradation des sols, une salinisation des nappes phréatiques, et une possible pénurie généralisée si la croissance des infrastructures se poursuit sans ajustement.
Côté entreprises, les géants du numérique, comme ceux qui gèrent les data centers, invoquent souvent des normes de durabilité dans leurs communications. Pourtant, sur le terrain, les mesures concrètes restent limitées. Certains opérateurs ont commencé à expérimenter des systèmes de refroidissement par air ou à réutiliser les eaux usées, mais ces solutions ne suffisent pas à compenser l’augmentation globale de la demande. La question des compensations financières pour les communautés locales, comme cela se pratique dans certains pays pour les projets miniers, n’a pas encore été abordée.
Que reste-t-il à faire pour éviter l’escalade ?
Plusieurs pistes pourraient être explorées pour désamorcer la crise. Une première solution consisterait à imposer aux centres de données des normes strictes de consommation d’eau, similaires à celles appliquées dans d’autres secteurs industriels. Une seconde passerait par la création d’un fonds de compensation, alimenté par une taxe sur les opérateurs, pour financer des infrastructures d’adduction d’eau ou des programmes de sensibilisation à la gestion des ressources. Enfin, une régulation plus transparente sur l’utilisation des sols et des nappes phréatiques permettrait d’éviter que les projets futurs ne reproduisent les mêmes erreurs.
À court terme, les autorités locales pourraient aussi envisager des partenariats avec des ONG spécialisées dans la gestion de l’eau, comme celles qui interviennent déjà dans d’autres régions d’Asie du Sud-Est. Ces organisations pourraient aider à optimiser les réseaux existants et à former les populations aux économies d’eau. Cependant, sans engagement clair des investisseurs et sans soutien du gouvernement central, ces mesures risquent de rester insuffisantes.
Le prochain arbitrage dépendra des élections régionales
Les candidats devront alors prendre position sur la gestion des ressources et l’attractivité économique de l’île. Les résultats de ces élections détermineront si les centres de données continueront de bénéficier d’un traitement de faveur, ou si de nouvelles règles seront imposées pour équilibrer développement et préservation des ressources.
En attendant, les habitants de Batam comptent sur des solutions immédiates. Sans eau potable, la colère pourrait monter, transformant une crise sanitaire en défi politique. La question n’est plus seulement de savoir si l’île peut supporter cette transition, mais comment elle choisira de la payer.