GénéralLes avocates afghanes interdites de tribunaux sous contrôle taliban
R Galaxie Rédaction · 7 novembre 2026 à 06:00 · 4 min de lecture
Depuis 2021, les femmes ne peuvent plus exercer comme avocates en Afghanistan sous le régime taliban. Les conséquences concrètes pour la défense des droits et l’accès à la justice restent floues. Qui conteste cette règle ? Sur quels fondements ?
Une profession disparue pour des milliers de femmes juristes
Depuis le retour des talibans au pouvoir en août 2021, les avocates afghanes se voient refuser l’accès aux tribunaux. Cette mesure, officiellement justifiée par une interprétation restrictive de la charia, prive le système judiciaire d’une partie de ses acteurs légitimes. Les conséquences pour les justiciables sont immédiates : les dossiers impliquant des femmes, ou portés par des femmes, risquent désormais d’être traités sans représentation légale adéquate. Les procédures familiales, où les femmes sont majoritairement parties prenantes, sont particulièrement touchées. Selon les témoignages recueillis par Le Monde.fr, certaines avocates, comme « Shakiba » (un pseudonyme pour éviter les représailles), ont dû renoncer à leur métier après avoir été explicitement exclues des salles d’audience.
Cette exclusion ne relève pas d’un simple désaveu symbolique. Elle s’inscrit dans une refonte plus large du système judiciaire afghan, où les rôles traditionnellement occupés par des femmes, juges, procureures, mais aussi avocates, sont progressivement éliminés. Les tribunaux relèvent désormais d’une autorité religieuse, dont les décisions s’appuient sur des interprétations parfois divergentes des lois civiles préexistantes.
Qui décide de cette exclusion, et selon quelles règles ?
La question de la légitimité de ces décisions divise les observateurs. D’un côté, les talibans affirment agir conformément à une lecture stricte de l’islam, où la séparation des sexes dans les lieux publics, y compris les tribunaux, serait un impératif religieux. Cette position s’appuie sur des fatwas locales, souvent émises par des clercs peu connus en dehors de l’Afghanistan, mais dont l’autorité est reconnue sur place. Aucun texte officiel ne détaille précisément les contours de cette interdiction, ce qui laisse une marge d’interprétation aux autorités judiciaires régionales.
À l’inverse, des juristes afghans et des organisations de défense des droits de l’homme soulignent que cette mesure ignore les traditions juridiques afghanes antérieures, où les femmes exerçaient déjà comme avocates depuis plusieurs décennies. Leur retrait crée un vide difficile à combler, d’autant que les hommes ne peuvent pas toujours représenter des clientèles féminines dans des affaires sensibles, comme les violences conjugales ou les litiges successoraux.
Quels recours existent pour contourner cette interdiction ?
Face à cette situation, certaines avocates ont tenté de se reconvertir dans des rôles indirectement liés à la justice, comme conseillères juridiques ou médiatrices. D’autres ont quitté le pays, quand elles en avaient les moyens. Cependant, ces solutions restent marginales. Les tribunaux talibans, eux, ne proposent pas de formation alternative pour compenser l’absence de représentantes féminines. Les justiciables se retrouvent ainsi dans une position de faiblesse, surtout lorsque les plaignants sont des femmes ou des mineurs.
Un mécanisme informel semble émerger : certaines avocates opèrent depuis l’ombre, en assistant leurs clientes lors des audiences sans officiellement siéger. Cette pratique, risquée, dépend de la tolérance locale des autorités et ne garantit en rien le respect des droits des parties. À Kaboul, où le contrôle taliban est le plus strict, ces initiatives sont rares.
Quels sont les risques pour l’équité de la justice afghane ?
L’exclusion des avocates pose une question fondamentale : celle de l’indépendance de la justice. Lorsqu’un tiers des litiges implique des femmes, et que celles-ci ne peuvent plus être défendues par des professionnelles de leur sexe, le risque de partialité est réel. Les affaires familiales, où les déséquilibres de pouvoir entre hommes et femmes sont déjà marqués, pourraient voir leurs issues se dégrader davantage.
Par ailleurs, cette mesure renforce la méfiance envers le système judiciaire afghan, déjà fragilisé par des années de conflit. Les talibans, qui cherchent à légitimer leur autorité, pourraient voir leur crédibilité s’éroder si les populations perçoivent une justice biaisée. À l’inverse, leurs partisans y voient une application cohérente de leurs principes, même si cela implique des restrictions pour les femmes.
Que dépendra la levée de cette interdiction ?
Aucune date n’est annoncée pour un assouplissement de cette règle. Les talibans n’ont pas exprimé de volonté de revenir sur leur position, et les pressions internationales, bien que récurrentes, n’ont jusqu’ici produit aucun résultat concret. La situation dépendra donc de trois facteurs :
- L’évolution interne du régime taliban : Si des factions plus modérées prenaient le dessus, une révision des règles pourrait être envisagée. À ce jour, aucun signe ne laisse présager un tel changement.
- Les réactions des populations locales : Si les justiciables afghans, notamment les femmes, contestaient massivement cette mesure en refusant les tribunaux ou en saisissant des instances parallèles, une réponse pourrait émerger. Pour l’instant, la peur des représailles limite ces initiatives.
Sans avancée sur l’un de ces fronts, l’accès des avocates aux tribunaux afghans restera un sujet bloqué, avec des conséquences durables sur l’équité du système judiciaire.
Photo : NATO Training Mission-Afghanistan, CC BY-SA 2.0, via Openverse.
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