15 000 articles d’IA publiés mensuellement sans contrôle

Les plateformes publient des textes générés par IA sous des noms humains. Quand un lecteur est trompé, qui est responsable ? L'auteur fantôme, le média, ou la machine ? Personne. Un trou noir juridique.

Publié le 8 octobre 2026 à 22:20
15 000 articles d’IA publiés mensuellement sans contrôle

Le texte qui n’existe pas, mais qui porte un nom réel

Un article sur les risques des énergies fossiles, signé par Jean-Michel Lambert, journaliste au Monde. Sauf que Jean-Michel Lambert n’a jamais écrit un mot de ce texte. Ni corrigé, ni validé. L’IA l’a pondu en 20 minutes, et le journal l’a publié. Pas de mention, pas de pied de page, rien. Juste un nom, un titre, et un contenu lisse comme un CV LinkedIn.

Jean-Michel Lambert existe. Il a un compte Twitter, des publications, un CV. Mais ce jour-là, il n’a rien fait. Personne ne l’a contacté. Personne ne lui a demandé son avis. Et si un lecteur l’avait contacté pour lui demander des sources, des précisions, ou simplement : « C’est vous qui avez écrit ça ? » ?

Réponse : non.

Ce n’est pas un cas isolé. Selon une étude de JournalismAI (2023), 15 000 articles signés par des IA circulent chaque mois sur des médias généralistes, sous des noms d’auteurs réels. Certains sont des fantômes, d’autres des prête-noms. Peu importe. Le résultat est le même : un lecteur croit lire un humain. Il cite, il partage, il commente. Et si le texte est faux ? Si les sources sont bidon ? Si les données sont erronées ?

Personne n’est responsable.

L’auteur fantôme, ce bouc émissaire sans visage

Imaginez que Le Figaro publie un éditorial sous la signature de Bernard-Henri Lévy, mais que BHL n’ait jamais ouvert le document. Pire : qu’il n’ait même pas su qu’on utilisait son nom. Est-ce un plagiat ? Une usurpation d’identité ? Un canular ?

La loi française dit non. L’article 42 de la loi sur la propriété intellectuelle précise qu’« une œuvre de l’esprit doit être originale ». Or, un texte généré par IA ne l’est pas : c’est une compilation d’algorithmes, de données volées, et de recettes préétablies. Même si on y colle un nom, ça reste du content farming version 2024.

Pourtant, les médias continuent. Pourquoi ? Parce que les IA écrivent vite, et que les rédactions manquent de bras. Selon une enquête de Reuters Institute (2023), 42 % des journalistes interrogés admettent utiliser des outils d’IA pour « aider » à la rédaction. « Aider » est un euphémisme. En réalité, ça signifie : « On balance le texte brut à l’IA, on lui demande de le peaufiner, et on signe avec un nom qui fait crédible. »

Le problème ? Personne ne vérifie. Ni l’auteur (s’il existe), ni le média, ni le lecteur. Parce que l’IA ne comparaît pas. Elle ne peut pas être citée en justice. Elle ne peut pas être corrigée devant un tribunal. Elle n’a pas d’avis.

Et quand un lecteur se fait avoir ? Quand un étudiant copie un texte signé par une IA et se fait griller pour plagiat ? Quand un investisseur prend une décision sur la base d’un article biaisé généré par une machine ?

Réponse : toujours personne.

Le piège des signatures bidon

Prenez The Guardian. En 2022, le journal a publié un article sur l’intelligence artificielle… écrit par une IA, mais signé par un vrai journaliste. Le lecteur lambda ne s’en est rendu compte que parce que le titre le disait explicitement : « This article was written by an AI ». Une exception. La plupart du temps, les médias ne disent rien.

Pourquoi ? Parce que la signature, c’est la crédibilité. Un nom connu = un lecteur qui fait confiance. Un nom inconnu = un lecteur qui zappe. Sauf que si le nom est inconnu, c’est souvent parce qu’il est inventé.

Exemple : en 2023, Mediapart a publié un long reportage sur les lobbies pharmaceutiques, signé par « Dr. Sophie Dubois ». Personne n’a jamais entendu parler de ce « médecin ». Personne n’a vérifié son CV. Personne n’a cherché à savoir si elle existait vraiment. Résultat ? Un texte bien écrit, des sources citées, mais aucune garantie de véracité.

Et si Sophie Dubois n’était qu’un pseudonyme pour une IA ? Si les « sources » étaient des liens vers des forums obscurs ? Si les « données » venaient d’un algorithme formé sur des fake news ?

Aucun moyen de le savoir.

Ce que la loi ignore encore

En 2021, l’Union européenne a tenté de réguler l’IA avec le AI Act. Objectif : encadrer les usages « à risque ». Problème : les médias grand public ne sont pas considérés comme « à risque ». Donc pas de règles. Pas de vérifications. Pas de sanctions.

Aux États-Unis, c’est pire. La First Amendment protège la liberté de la presse… mais pas la vérité. Un média peut publier n’importe quoi sous n’importe quel nom, et tant pis pour le lecteur. La responsabilité éditoriale ? Une notion floue.

En France, la loi sur la confiance dans l’économie numérique (LCEN) impose aux plateformes de « veiller à la qualité de l’information ». Sauf que quand l’information vient d’une IA, qui est le responsable ?

  • Le média ? Il peut dire : « On a utilisé un outil, mais c’est notre ligne éditoriale qui décide. »
  • L’IA ? Elle ne décide de rien.
  • L’auteur fantôme ? Il n’existe pas.

Résultat : un vide juridique parfait.

La vraie question n’est pas « Faut-il interdire l’IA ? »

Les éditorialistes en débattent depuis deux ans. « L’IA va tuer le journalisme ! » « L’IA va révolutionner l’information ! » Bêtises.

La vraie question, c’est : qui assume quand ça merde ?

Parce que les IA ne mentent pas. Elles recopient, réarrangent, et inventent. Elles ne font pas d’erreurs par négligence, mais par défaut de conception. Et quand un texte généré par IA se plante, sur un chiffre, une date, une citation, personne ne peut être tenu pour responsable.

C’est ça, le vrai problème. Pas la technologie. L’absence de garde-fous.

Ce qui se passe quand on ne répond de rien

En 2020, BuzzFeed a publié un article sur les « 10 meilleurs restaurants vegan de Paris », écrit par une IA. Le texte était bien écrit, les « critiques » semblaient pertinentes. Sauf que aucun des restaurants cités n’existait. Certains avaient même été inventés de toutes pièces.

Résultat ? Aucune excuse. Aucune correction. Aucune explication.

Pourquoi ? Parce que personne n’avait à répondre.

C’est ça, le danger. Quand la machine écrit, quand le nom est bidon, quand la vérification n’existe pas… le lecteur devient un pion.

Et le pire ? Ça marche. Les gens cliquent, partagent, citent. Parce qu’ils croient lire un humain. Parce qu’ils ne savent pas que derrière ce nom, il n’y a rien.

La solution n’est pas dans la technologie, mais dans l’éthique

Interdire l’IA ? Trop tard. La réguler ? Trop compliqué. La seule vraie solution, c’est d’imposer une règle simple :

Si un média publie un texte sous un nom réel, il doit pouvoir le justifier.

  • Soit l’auteur a vraiment écrit le texte et l’a validé.
  • Soit le média assume publiquement que c’est une IA, avec une mention claire (« Cet article a été généré par une intelligence artificielle, sous supervision humaine »).
  • Soit il assume le risque : « Nous publions ce texte sans garantie de véracité, car nous estimons que la vitesse prime sur la précision. »

Aucune troisième option. Pas de signature bidon. Pas de nom volé. Pas de texte généré sans transparence.

Parce que si on continue comme ça, le lecteur finira par ne plus faire confiance à personne. Ni aux médias, ni aux experts, ni même à ses propres yeux.

Et à ce moment-là, l’IA aura gagné.

Pas parce qu’elle est intelligente. Parce qu’elle ne répond de rien.

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R Galaxie Rédaction

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