Le pipeline qui n’en est pas un
Le 20 octobre dernier, la société Trans Mountain a annoncé le lancement des travaux pour son projet Pacific Link, un oléoduc censé relier l’Alberta à la côte Pacifique. Un investissement de 30 milliards de dollars, selon les estimations de l’Alberta Energy Regulator (AER). Une aubaine pour Edmonton ? Pas pour les séparatistes du Wildrose Independence Movement (WIM). À moins de trois semaines de leur référendum sur l’autodétermination, ils traitent le dossier comme une blague. Pire : une diversion.
« Pacific Link ? Un leurre. Un pipe dream pour distraire les Canadiens pendant qu’on prépare le vrai jeu », lance Mark McCourt, porte-parole du WIM, en écrasant une cigarette sur le capot d’une vieille pickup devant un bar de Red Deer. « Ils nous parlent pétrole alors qu’on leur parle de drapeau. » Le ton est donné. Pour les indépendantistes, le pipeline est un leurre géopolitique. Un moyen pour Ottawa de maintenir son emprise sur les ressources albertaines en échange d’une fausse autonomie économique.
Le pétrole ne fera pas l’indépendance
L’argument est simple : l’Alberta a déjà des pipelines. Keystone XL, Enbridge Line 3, Trans Mountain… Le problème n’est pas le transport, mais le contrôle. « On nous vend l’idée qu’on est pauvres parce qu’on n’exporte pas assez, alors qu’on est les champions du pétrole brut au Canada », rétorque Sarah Chen, économiste au Calgary Institute for Public Policy. « Le vrai problème, c’est qu’Ottawa ponctionne 50 % de nos revenus fiscaux. Pacific Link, c’est du cosmétique. »
Les chiffres parlent : selon le C.D. Howe Institute, l’Alberta verse 12 milliards de dollars par an en impôts fédéraux. Assez pour financer… son indépendance. « Mais pour ça, il faut cesser de jouer leur jeu », ajoute Chen. Le pipeline, lui, ne changera rien à la donne. Il agrandira peut-être les marges des compagnies, mais pas celles d’Edmonton.
Le vrai combat : qui décide ?
Pourtant, le gouvernement de Danielle Smith ne lâche rien. « Pacific Link est une priorité nationale », a-t-elle répété lors d’un discours à Fort McMurray en septembre. Mais les séparatistes y voient une manœuvre. « Smith et ses amis jouent à deux niveaux : ils font semblant de négocier avec Ottawa tout en préparant le référendum », analyse McCourt. « Le pipeline, c’est leur assurance-vie si le vote échoue. Ils pourront dire : ‘On a essayé, mais les fédéralistes nous ont volé notre indépendance.’ »
Le problème, c’est que les marchés ne marchent pas. Les investisseurs regardent le référendum comme un risque systémique. « Personne ne veut financer un pays qui n’existe pas encore », souligne un banquier de Toronto sous couvert d’anonymat. Résultat : les projets albertains se font rares. Pacific Link pourrait bien être le dernier.
Le piège de l’autodétermination économique
Les séparatistes misent sur un argument massue : « On ne veut pas de votre pétrole, on veut vos lois. » Leur stratégie ? Forcer Ottawa à choisir entre deux mauvaises options : soit il bloque le référendum (et perd la légitimité), soit il l’accepte (et risque une crise constitutionnelle). « Pacific Link, c’est leur plan B », explique Chen. « S’ils perdent le vote, ils pourront toujours dire : ‘On a tenté de négocier, mais vous nous avez étouffés.’ »
Mais attention : le pipeline cache autre chose. Une faille. Celle-ci : qui paiera ? Les provinces ? Les compagnies ? Le fédéral ? Les calculs de la National Energy Board (NEB) montrent que le projet nécessiterait des subventions publiques massives. « Personne ne veut assumer le coût », confirme un haut fonctionnaire de l’AER. « C’est un trou noir financier. »
Le référendum, ou la fin du bluff
À trois semaines du vote, le WIM mise tout sur l’émotion. « Pacific Link, c’est l’histoire d’un peuple qui se fait avoir », lance McCourt devant une foule à Calgary. « On ne veut pas de votre pétrole. On veut notre pays. » Le message est clair : l’indépendance n’est pas une question de barils, mais de souveraineté.
Reste une question : et si le référendum échoue ? « Alors on aura gagné quand même », répond McCourt en souriant. « Parce qu’on aura prouvé que les Albertains ne sont pas des vaches à lait. »
Le pipeline n’est qu’un symbole.
Celui d’un système qui refuse de voir que l’Alberta ne veut plus jouer les éternels fournisseurs. Pacific Link ? Un leurre. La vraie bataille, elle se joue ailleurs : dans les urnes, et dans les têtes. Et là, le pétrole ne pèse pas lourd.